« Par le même bateau, pas au même étage. » Une rare, très rare revendication de généalogie esclavagiste
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Racisme

" Par le même bateau, pas au même étage. " Une rare, très rare revendication de généalogie esclavagiste

Christiane TAUBIRA, Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016) Membre honoraire du Parlement
Christiane Taubira lors d'une prise de paroles.
Christiane Taubira lors d'une prise de paroles. • PHOTOS AFP/ ARCHIVES

Christiane Taubira réagit à la phrase lâchée par un policier de la BAC à l'ilet Malouin en août dernier. Une plainte a été déposée, la semaine dernière, après avoir été refusée dans un premier temps. "Cet incident [...] crée la tentation de s'interroger", explique-t-elle.

" On est arrivés par le même bateau, mais pas au même étage. " Ainsi s'exprime un fonctionnaire de police, sur la voie publique. L'allusion est claire.

Des voix politiques, civiles, individuelles, toutes offusquées, se sont élevées, ont dénoncé des propos racistes. Elles ont eu raison. Par celui qui l'émet et du fait de celle à qui il est destiné, ce propos est raciste. Pas de doute. Et le racisme est un délit. Puni par la loi. Qui précise : " l'État assure le respect de ce principe dans le cadre des lois en vigueur ". C'est donc normalement une affaire judiciaire, pas seulement administrative.

Nous verrons.

Une morgue tranquille 

Il y a aussi, dans le ton et la posture physique de l'homme, une morgue tranquille qui dit presque plus que les mots, et assurément les conforte.

Rembobinons.

C'est un fonctionnaire de police. Il opère sur la voie publique. Il est fondé, par sa fonction, au titre de l'autorité dont il est investi, par l'institution à laquelle il appartient, il est fondé à contrôler toute personne qui, par ailleurs, est son égal.e en citoyenneté. Sa fonction lui confère plus de prérogatives, mais pas plus de droits. Seulement le devoir d'agir conformément à la loi. On pourrait ajouter conformément à la déontologie : dire bonjour, ne pas tutoyer, ne pas invectiver… mais restons-en à la loi : les articles 78-1 et 2 du code de procédure pénale, la loi de 1990 contre le racisme et l'antisémitisme, la loi de 2001 reconnaissant la traite et l'esclavage comme crime contre l'humanité.

Les conséquences en sont vertigineuses

Car, et les conséquences en sont vertigineuses, cette phrase de douze mots plonge dans deux siècles d'Histoire de la Guyane.

" Par le même bateau, pas au même étage. "

Une rare, très rare revendication de généalogie esclavagiste.

Dès lors… Qui donc devait protester d'abord ? Les Guyanais, comme ce fut ? Ou celles et ceux que ce policier a embarqués dans sa revendication généalogique ? Puisqu'à l'évidence de ses propres mots, c'est la couleur de sa peau qui définit l'étage auquel, s'identifiant à ses ancêtres biologiques, allégoriques ou symboliques, il affirme avoir voyagé pour arriver ici.

Quelque chose d'irréparable !

Qui associe-t-il à la légitimité et la durée de sa présence ici, sans rapport avec la durée d'une affectation administrative ?

Toutes hypothèses plausibles, il dit qu'il est d'ici. Mais… alors naître ici, être familialement affilié ici, et penser ainsi cent soixante-quinze ans après l'abolition de l'esclavage ?! Il est donc question de quelque chose d'immuable, d'ineffaçable, d'indélébile, et osons le raisonnement jusqu'au bout de la raison : quelque chose d'irréparable !

Nous y sommes.

Le crime contre l'humanité est imprescriptible. Et irréparable. Qu'en est-il de ses conséquences ? des injustices qui lui ont succédé, telles que l'indemnisation des seuls esclavagistes en 1848 et les contraintes infligées aux anciens esclavisés " affranchis ", ainsi qu'aux anciens Marrons ? Puis les terres octroyées à des catégories : " condamnés aux travaux forcés et libérés " dès 1895 ; agriculteurs du Plan vert ; migrants de diverses origines insulaires ou continentales… tous ces décrets d'octroi de parcelles foncières. Des choix souverains, donc arbitraires. À l'exception des Guyanais descendants d'esclavisés. Ceux-là, au contraire, expropriés à l'occasion, comme à Malmanoury.

Qui donc devait protester et se désolidariser ?

Par son propos, ce policier laisse supposer que les motivations qui ont pu l'animer pour demander, accepter ou rester travailler ici, pourraient être davantage liées à la sur-rémunération de 40 %, aux primes diverses, aux avantages matériels, au statut social ; qu'elles n'ont rien à voir avec le goût d'une expérience pluriculturelle, dans un environnement géopolitique singulier, où la sociologie est bousculée par les taux de pauvreté, de chômage, de déscolarisation ; où l'enclavement rompt l'égalité et entrave la liberté de circulation de dizaines de milliers de citoyens.nes ; où l'application mécanique de règles et de normes crée des absurdités parfois budgétivores ; où des positions de pouvoir pourraient servir à renouer avec l'éthique du service public et à faire la différence face à toutes ces anomalies du quotidien qui assèchent la citoyenneté…

 

Peut-on se mettre à scruter les motivations qui ont pu animer d'autres fonctionnaires détachés et interroger le regard qu'ils jettent sur la société guyanaise, non pas simplement personnellement, ce qui relève de leur liberté d'opinion, mais professionnellement, quand ils-elles exercent des métiers d'autorité, voire de coercition : police, gendarmerie, armée, justice, douanes, éducation, administrations de contrôle, etc ? Cet incident, par ce que révèle cette revendication claire, explicite, ostensible, emphatique d'affiliation esclavagiste, crée la tentation de s'interroger.

 

Vertigineux, vous disais-je !

 

Heureusement, ceux et celles qui occupent ces postes d'autorité, sont aussi sous notre regard et l'opportunité leur est offerte, souvent ou quelques fois, de s'exprimer sur leurs fonctions, leurs responsabilités, lors d'évènements majeurs ou mineurs. Il nous est ainsi donné de connaître la perception qu'ils en ont dans la société guyanaise.

Il y a 2 ou 3 ans, à la faveur d'une forte émotion nationale liée aux conditions discriminatoires de contrôles routiers ou d'identité (dont le Défenseur des Droits avait déjà donné la mesure disproportionnée – 20 fois plus - à l'encontre de certains citoyens, selon leur apparence ; ce que la Justice elle-même a eu l'occasion de confirmer), un gradé de la gendarmerie en Guyane s'était exprimé lors d'un reportage local.

Son propos était maîtrisé, responsable et digne, indiquant en substance que les contrôles s'effectuaient en Guyane sur la stricte base du droit, les forces de gendarmerie étant habituées ici à la " diversité " de la population.

Esprit républicain.

Nous n'allons donc pas cultiver un réflexe de suspicion. Nous n'allons pas davantage ignorer ce qu'ouvre cette parole de policier : la pertinence, la justesse et l'actualité du débat sur la réparation, les réparations. Ce débat peut être dense, consistant, prometteur en ce qu'il fixera les esprits sur les grands moments historiques et leur sillage.

On lui dirait presque merci, à ce navigateur, matelot ou moussaillon, ou peut-être capitaine ou commandant ou… armateur ! Négrier revendiqué.

Pas si vite… Rappel à celles et ceux qui ont cru malin de voter au second tour de la présidentielle 2022 en contribuant aux 60,78 %. Il y a des familles de pensée… Ce n'est pas abstrait. Ça peut être des gens de vrai.

 

" Mais comprends

COMPRENDS ENFIN !

Que rien n'est achevé

Pas même la haine… "

Dit le poète, Elie Stephenson

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