Pétrole en pause : retour à l’agriculture au Suriname ?
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Pétrole en pause : retour à l’agriculture au Suriname ?

Eric GERNEZ, à Paramaribo
Après le pétrole en pause, retour à l’agriculture au Suriname ? - - © E.G.
Après le pétrole en pause, retour à l’agriculture au Suriname ? - - © E.G.

L’annonce par Total d’une pause dans le passage à la phase d’extraction du pétrole a secoué le Suriname a ramené ses dirigeants à la dure réalité. Des membres du gouvernement commencent à s’inquiéter du manque de diversité de l’économie.

L’héritage de la bauxite

À sa naissance en 1975, le Suriname était né avec une cuillère en aluminium dans la bouche. La production d’alumine, à partir de la bauxite, a été opérée par la société américaine Alcoa et assuré une relative prospérité au pays. Au meilleur moment, 65% du PIB provenait de cette activité. 2015 fût l’année charnière avec la cessation des activités de cette industrie. Pourtant annoncée de longue date, la transition n’a pas du tout été gérée avec une diversification de substitution qui aurait permis à l’économie de passer ce cap. Pour maintenir le pays à flots, les gouvernements se sont tournés vers les emprunts.
L’annonciation pétrole

Les premières rumeurs datent de 2018, encore sous le gouvernement Bouterse. L’antécédent guyanien était encourageant. Ouf de soulagement, une nouvelle mono-industrie extractive allait venir combler le vide abyssal de production économique du pays. La douche froide provoquée par l’annonce d’une pause du processus d’extraction du pétrole a déclenché une introspection au sein du gouvernement. Si on peut espérer que le pétrole sera tout de même au rendez-vous, celui-ci est décalé. En attendant il va falloir survivre.
Terres agricoles

Boudé, l’attrait pour l’agriculture revient à la surface dans les moments de crise. Avec 120.000 hectares en culture, le Suriname affiche le dérisoire chiffre de 0.5% de son territoire dédié à l’agriculture, moins que le Groenland ! Quand le député VHP Gajadien parle de l’annonce de Total comme d’un avertissement, il souligne l’importance de se tourner vers d’autres secteurs pour diversifier les sources de revenus et il cite, entre autres, l’agriculture.
Le secteur du riz

Située dans la région de Nickerie, la production de riz, aux derniers chiffres, est de 250.000 tonnes sur deux récoltes annuelles, dont 100.000 sont exportées, le premier client étant la France. La productivité du secteur est faible. Un plan de relance vient de démarrer sous l’impulsion du Président Santokhi. Avec la crevette, le riz est, au Suriname, un des seuls produits vraiment calibré pour l’exportation. En 2021, la valeur d’exportation a été de 4.8 Millions de dollars US.
La banane d’exportation

Le secteur a connu de belles heures jusqu’à la fin de la décennie 2010. Des prix internationaux moins porteurs, quelques revers techniques et des conflits capitalistiques ont eu raison de sa bonne santé.

Revenue dans le giron de l’Etat, la production souffre d‘une baisse de la production et de difficultés pour retrouver une place sur le marché export. Les perspectives sont actuellement incertaines. Le marché de la banane plantain a certainement des débouchés vers la Guyane voisine. Une barrière phytosanitaire empêche cependant son exportation légale.
Élevage et production laitière

Les opportunités de développements de filières animales sont énormes au Suriname. Du poulet à la viande bovine, en passant par les ovins et caprins, on pourrait citer tout le bestiaire agricole. La production bovine laitière est médiocre, paradoxe pour une ancienne colonie hollandaise. A part quelques initiatives privées louables, l’élevage manque totalement d’une structuration du secteur. Au niveau technique, la gestion des cultures fourragères est au niveau du zéro. La clef de la gestion des troupeaux, qui est l’identification des animaux, est quasi-inexistante. Les progrès potentiels sont donc énormes et d’autant plus faciles à réaliser que le point de départ est très bas et les conditions favorables.
Pêches

La valeur des exportations de poisson et de crevettes en 2020 s’élevait à 39,6 millions de dollars. Victime des conséquences de la surpêche, les prises diminuent d’années en années. Depuis les années 2000, les prises de crevettes ont également diminuées, victimes de mauvaise gestion des fonds, semble-t-il de manière irrémédiable. Il y a actuellement moins de 20 crevettiers qui sont encore en activité. Pour le poisson, les produits de la pêche au large, comme le vivaneau rouge, le maquereau, le wahoo et le thon à nageoires jaunes, sont exportées vers les États-Unis.
Projets ananas et usine à thon

Le Fonds des Nations Unies pour les opérations de développement a débloqué 2 millions de dollars pour apporter un soutien important à la culture de l’ananas au Suriname. Il s’agit d’une aide à sa transformation pour permettre d’atteindre des marchés à l’exportation et structurer les petits producteurs. Ce secteur est un potentiel vecteur d’emplois à l’intérieur.

Un investissement de 10 millions de dollars va permettre la création d’une usine de transformation du thon. Le thon pêché au Suriname sera transformé en produit fini et emballé dans des boîtes de conserve pour l’exportation.
Bois

Activité de cueillette, la filière bois représente le plus gros volume des exportations « agricoles ». Le secteur est dévalorisé par l’exportation de bois sous forme de grumes. La première transformation, facile à mettre en œuvre, n’est même pas faite au Suriname qui perd ainsi une source de valeur ajoutée considérable. Toujours annoncée, à chaque fois repoussée, la réforme qui permettrait cette mutation est victime de l’influence des lobbies.
Le thème du foncier

Pas de terre, pas d’agriculture. Le sujet du foncier est lui aussi sous la pression de luttes d’influences. La résolution de la question est une des conditions majeures au développement de l’agriculture. Objet de luttes politiques, enjeux de pouvoir et tentation de népotisme, le foncier sera au cœur des prochaines joutes politiques.
Marché demandeur

Le marché Caricom, et plus largement les marchés mondiaux sont demandeurs de produits agricoles et l’actualité illustre tristement la montée de cette tendance. Le Suriname doit trouver le modèle de son agriculture moderne, activité trop longtemps victime des stigmates de la période coloniale. Le rôle de l’Etat est d’initier une cohésion professionnelle, d’organiser la structure du financement et d’appliquer une vraie politique phytosanitaire et vétérinaire, préalables à toute ambition d’exportation.

L’agriculture représente une alternative économique sérieuse pour le Suriname. Au-delà de l’équilibre d’une balance commerciale, c’est aussi un enjeu incontournable de sécurité alimentaire. Le pays serait, en effet, fort dépourvu et menacé de famine si, demain, le cordon des importations venait à s’interrompre. Un signal a été donné il y a juste deux semaines avec la rupture de fabrication du pain.