Christiane Taubira : "Le temps de l'esquive est révolu, un seul sujet : les réparations"
Christiane Taubira revient sur la décision du Premier ministre François Bayrou d'abroger le Code Noir. Elle confronte l'histoire de la République avec son passé colonial et le besoin de réparations pour les populations qui subissent encore les conséquences de ce crime contre l'humanité.
Il est des sujets qui, en toutes circonstances, requièrent de la solennité.
Parce qu'ils sont gravés dans la chair vive et le fer, qu'ils transportent l'odeur du sang et de la rouille, réverbèrent le désarroi du voyage à fond de cale, répercutent le bruit des larmes et du fouet, résonnent de cris d'enfants désorientés, bégaient l'écho de berceuses bancales fredonnées par des mères d'angoisse ayant peur de s'habituer aux caresses, hoquètent les sanglots des adolescentes violées, bredouillent les grognements d'hommes honteux d'être réduits à marchandise avant que, ressaisis et résolues, les autres puis les unes et les uns commencent à limer entailler fragmenter saboter saborder disloquer écarteler cette économie d'avidité et de violence jusqu'à la démolir l'effondrer l'émietter... avec l'aide de quelques alliés, très peu, très dignes, ici et ròt bò.
Ainsi de la traite transatlantique et de l'esclavage dans les Amériques, les Caraïbes, l'Océan indien. Quatre siècles de commerce triangulaire irriguant la révolution industrielle et la prospérité européennes.
Le réveil d'un Premier ministre déconcertant
À l'ombre du Code Noir.
Que le Premier ministre prétend abroger.
En redondance.
Il arrive ainsi que le réveil d'un Premier ministre soit quelque peu déconcertant.
Celui-ci veut donc abroger le Code Noir.
Pour " réconcilier la République avec elle-même, " nous dit-il. Ah ben ça alors ! la République fâchée contre elle-même ? Laquelle ? La deuxième République a aboli l'esclavage, deux mois à peine après sa proclamation et l'installation du Gouvernement provisoire à l'Hôtel de Ville. Par le décret Schœlcher du 27 avril 1848, acte législatif d'un abolitionniste s'appuyant sur les marronnages et sabotages des esclavisé.es dans les colonies. La première République avait aboli " l'esclavage des Nègres " le 4 février 1794. Le décret, sobre, fut alors rédigé par l'abbé Henri Grégoire. Qui prit appui sur l'insurrection de Saint-Domingue-Haïti.
Entre les deux... ? Napoléon ! Bonaparte, Premier Consul ! Qui rétablit l'esclavage. Il est vrai que ce décret du 20 mai 1802 " relatif à la traite des Noirs " est " proclamé loi de la République ". Mais ce sera très vite l'Empire.
Il reste, concédons-le, la IIIe République. Celle de Victor Hugo, Gambetta, Clémenceau et quelques autres. Celle de Jules Ferry aussi, et d'Adolphe Thiers, pour tout dire ! Voltaire, lui, est passé un siècle plus tôt.
Cette IIIe République est bien la République coloniale
Il faut convenir que cette IIIe République est bien la République coloniale, celle qui, sous entre autres prétextes, prétendra combattre un esclavage qui se maintenait par endroits sur le continent africain, et pour ce faire, instaurera ou tolèrera : le travail forcé, les mutilations, l'indigénat, l'impôt de capitation payé en caoutchouc et en ivoire, l'hécatombe par épidémie et par épuisement, toutes les déprédations sur la nature et les dévastations sur les humains nécessitées par la construction du chemin de fer Congo-Océan. En sachant, en temps réel, presque tout ce qui se passe, grâce à Albert Londres, à René Maran, à André Gide.
Cette République a ses contestataires, y compris de l'intérieur. Elle rayonne pourtant sur quatre continents et s'accommodera, parfois pour s'en glorifier, des hauts faits de Saint-Arnaud : " On ravage, on brûle, on pille, on détruit les moissons et les arbres "*. Elle s'arrangera des " enfumades " d'Algériens par Bugeaud qui ne se cache pas d'en faire une doctrine. Tout cela est abondamment avéré en archives. Une version lyrique, prosaïque et puissante, située en temps et en lieu, en est donnée dans ce bijou de littérature et d'acuité qu'est le livre de Mathieu Belezi : Attaquer la terre et le soleil. La République consentira aux faits d'armes de Loti à Thuân-An comme ces " massacres d'Annamites " voluptueusement racontés par lui-même. Elle va s'enorgueillir de l'Exposition coloniale universelle à Vincennes, dont nul ne réfute plus qu'il s'agissait de " zoos humains ". Tout cela en évangélisant à tout va.
Il y a bien de tout, en matière d'exactions coloniales, sous cette IIIe République. Néanmoins, pas de Code Noir. Ni de rétablissement de la traite et de l'esclavage. Ces deux fléaux sont abolis à peu près partout. Ne traînassait encore un peu, juste avant, que l'Espagne à Cuba, jusqu'à l'insurrection d'esclaves en 1868. Le Brésil, lui, lambinait, qui s'est débarrassé du Portugal depuis 1824, mais n'abolira l'esclavage qu'en 1888.
Donc... où se cache-t-elle, cette République fâchée avec elle-même quant à l'existence du Code Noir ?
Rappelons, d'ailleurs, que cette IIIe République est aussi, brièvement, dans ses débuts, sa fragilité, ses espoirs, ses promesses et certes sa grandeur, celle de la Commune de Paris et de Louise Michel. Celle de Gaston Crémieux à Marseille.
Remue-ménage autour du Code Noir
La IVe et la Ve sont partiellement des Républiques régnant encore sur des empires coloniaux, en Afrique de part et d'autre du Sahara, et encore en Asie du sud-est. Mais toujours pas de retour du Code Noir.
J'allais écrire que tout ce remue-ménage autour du Code Noir, c'est la faute de Louis Sala-Molins, Professeur émérite de philosophie politique qui, tandis qu'il enseignait à l'Université de Toulouse en 1987, a exhumé le Code noir et publié cet essai foudroyant : Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, dans une langue qui galope superbement sur les pierres. En commentant ce texte, dont le monstrueux article 44 qui déclare " les esclaves biens meubles et comme tels entrer dans la communauté " des biens du maître, Sala-Molins en interroge impitoyablement les parentés juridiques, philosophiques et théologiques.
C'est un déboulonnage en règle de statues de commandeurs des Lumières. L'humanisme conciliant, qui compose avec les nécessités affairistes de l'époque, y est démasqué ; quelques-unes de nos illusions s'y heurtent douloureusement ; des figures qui nous étaient attachantes montrent leurs bosses et leurs escarres. Nous ne tombons pas en désamour total, mais nous sommes frappés de saudade.
Dans ce livre, Sala-Molins aborde déjà la problématique de la Réparation. Opiniâtre, il persévère 27 ans plus tard avec un nouvel ouvrage intitulé Esclavage, Réparations, rendant justice à deux prêtres capucins, Epiphane de Moirans, Jurassien, et Francisco José de Jaca, Aragonais.
Ces deux clercs modestes - mais grandioses - vont parler, écrire, tancer les maîtres, mais aussi perturber, troubler puis contrarier la hiérarchie vaticane, en réclamant dès 1681, soit 5 ans avant la promulgation du Code Noir, la " libération des Noirs et réparation pour leur travail sur plusieurs générations ".
Le crime lui-même est IR-RÉ-PA-RA-BLE !
Pour ce faire, les deux capucins implacables et tenaces ne vont pas seulement se réclamer de la charité chrétienne, mais des " droits de l'homme ", pour Francisco José de Xaca ; de " la lumière de la raison " pour Epiphane de Moirans.
En hissant en pleine clarté les prises de position de ces deux prêtres au moment même où le crime était perpétré ; en situant dans l'époque leur combat à la fois religieux et séculier, moral et social,
Sala-Molins invalide, définitivement, l'argument de l'anachronisme et de la prétendue mentalité d'époque.
Entendons-nous ! Le crime lui-même est IR-RÉ-PA-RA-BLE ! Nul n'est en capacité de le réparer. C'est une créance sans terme ni échéance. Seules les personnes esclavisées furent à l'œuvre pour se procurer à elles-mêmes réparation, en restant humaines et aimantes, créatives, combatives et espérantes, quand elles fabriquaient des langues vernaculaires, bricolaient des religions syncrétiques, partageaient la science des plantes , transmettaient des histoires boiteuses, des proverbes estropiés, des souvenirs manchots, mais transmettaient ; lorsqu'elles inventaient des solidarités minuscules et coriaces, créaient des connivences avec les lieux, accomplissaient des exploits de résistance spectaculaire, du marronnage magistral aux incendies fulgurants, autant que ces sabotages infimes et récurrents ; lorsqu'elles reprenaient leurs corps opprimés pour les faire danser et s'obstinaient à vivre et chanter parfois, malgré un quotidien d'oppression, de violence, d'humiliation.
Il reste cependant à réparer les conséquences contemporaines de ce système économique, idéologique, doctrinal et symbolique. Car ces conséquences tiennent autant du système, révolu, que du mode de sortie qui fut mis en œuvre.
Les inégalités et privilèges se reproduisent
Il n'y eut, à l'abolition, ni redistribution foncière, ni répartition des richesses, ni même politique de salaires convenables.
De sorte qu'aujourd'hui encore, les inégalités et privilèges se reproduisent dans les territoires où sévirent l'esclavage et l'économie de plantation. Leurs sociologies, nos sociologies, en témoignent encore. Et si toute évocation de RÉPARATION sonne d'évidence comme une revendication concernant les esclavisé.es et leur descendance, y compris dans l'entendement de ceux qui en récusent le bien-fondé, il convient de rappeler qu'un dispositif législatif et financier fut mis en place, avec diligence, dès le décret Schoelcher de 1848 et promptement exécuté l'année suivante, pour indemniser les colons - sur le prétendu fondement du droit - de la perte de leurs esclaves, soit leurs " biens en propriété ". 7% du budget de l'État y fut consacré !
Pour rendre justice à Victor Schœlcher, il importe de préciser que, tout en consentant sans réserve à l'indemnisation des colons, il s'est exprimé pour une réparation à l'endroit des anciens esclavisé.es. Il resta isolé sur cette position.
Les textes, débats, commissions, critères et mécanismes de calcul et d'exécution de ces réparations au bénéfice des anciens maîtres, font l'objet d'une analyse rigoureuse et méticuleuse par Jessica Balguy, dans son livre, prix de thèse JEAN-PIERRE SAINTON 2024 : Indemniser l'esclavage en 1848?
Quant à la rançon d'indépendance imposée par les rois Charles X puis Louis-Philippe à Haïti, c'est dans les mêmes termes - réparer un préjudice en indemnisant les colons de la perte de leurs propriétés d'esclaves - qu'ils la justifièrent. Sans négliger, en argument de persuasion, de faire mouiller une flotte française composée de canonnières dans la rade de Port-au-Prince.
Résilients magnifiques
Finalement, le réveil du Premier ministre a du bon. Les Parlementaires, pas seulement ceux celles des Outremers, auront ainsi l'opportunité, au sein et au nom d'une des plus belles institutions de la République, de dire, marteler et voter que le temps de l'esquive est révolu. Un seul sujet : les RÉPARATIONS.
Quant à la République, si elle est fâchée, ce serait avec ses principes et sa somptueuse proclamation d'indivisibilité et d'égalité, au détriment de ses citoyens résidant en banlieues, ceux-là visiblement descendants de l'abomination coloniale, systématiquement suspects a priori, pourtant pour la plupart addictivement loyaux à la France, et résilients magnifiques.
* cité par Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme) et par Francois Maspéro (L'honneur de Saint-Arnaud). Et selon Victor Hugo : " Ce général avait les états de service d'un chacal ".

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