Quelle est la rationalité de la « pwofitasyon » dans les Outre-mer ?
Tout économiste recherchant la rationalité des crises de 2009 et de 2024, sait que derrière l'apparente simplicité de la question de la vie chère dans les DOM/TOM, appelant des solutions que l'on croit évidentes, se cache en réalité une problématique d'une grande complexité. C'est comme pour la fièvre, il ne suffit pas de faire baisser la température, il faut rechercher et trouver les causes pathologiques. Les mobilisations sociales et les crises de la vie chère présentent une profondeur socio-économico-historique insoupçonnée au cœur même de la question du développement des territoires. Toute approche sérieuse de cette question exige la prise en compte en préalable des fondamentaux suivants.
Tout d'abord, on oublie trop vite que les DOM/TOM français à partir de 1945, sont passés de la structuration dominante « produire pour exporter » de toute la période coloniale, à celle « importer pour consommer ». Celle-ci caractérise désormais, depuis 1945, le surdéterminant modèle socio-économique se généralisant dans toutes les composantes des territoires ultramarins. Les analyses actuelles des mobilisations sociales et les crises récurrentes, occultent la première structuration coloniale, et s'inscrivent quasi-exclusivement dans la recherche d'une illusoire meilleure régulation des prix, des salaires et des profits pour juguler ces crises. Ce qui laisse accroire que traiter la question de la vie chère reviendrait en fait, à trouver le meilleur paramétrage des coûts d'approche (assurances, fret maritime, etc.), à maîtriser l'impact de la fiscalité (octroi de mer, TVA), à faire jouer à la concurrence son rôle théorique régulateur des prix, à lutter contre les abus de position dominante de la grande distribution pour éviter les prix monopolistiques... En fait, cet état d'esprit réducteur fait fi du basculement structurel majeur signalé plus haut, qui compromet, sous nos yeux, toute velléité de progrès en matière de développement sur une base productive.
Revendications de baisse des prix
Pire encore, il cautionne ce fatalisme de la non-production. Comment s'étonner de la dégradation inexorable d'agriculture nourricière qui a assuré plus de 80% d'alimentation en fin XIXe siècle ramenée à 10-15% de nos jours ? Ce qui enferme les territoires dans un système cachant une « crise alimentaire » ou une « famine déguisée en abondance » ?
L'économiste note aussi, par ailleurs, que si jusqu'en 1974, les mouvements populaires et les masses laborieuses, avec l'appui des syndicats, revendiquaient avant tout l'augmentation des salaires pour accéder aux biens de première nécessité importés (comme l'attestent les grandes crises tragiques du pouvoir d'achat de 1900, 1935, jusqu'en 1974); à partir des années 2000, les revendications basculent vers : la baisse des prix des produits de première nécessité importés, la dénonciation des variations inexplicables des prix de billets d'avion devenus un besoin nouveau des familles écartelées entre leur territoire et l'Hexagone, les dénonciations des marges opaques des oligopoles de la grande distribution, etc. Sans oublier, l'élargissement permanent des nouveaux besoins de consommation (ex: les portables, les PC, les multiples abonnements Internet, Netflix et autres, les Locations longue durée pour les véhicules,..).
La réalité est que les territoires, dans leur généralité, sont entrés de plain-pied dans l'ère de la « consommation de masse », qui les a reconfigurés en « marchés captifs d'importation » pour les lobbys commerciaux nationaux, les centrales d'achat,.., partenaires historiques des lobbys ultramarins. Les comportements des consommateurs se caractérisent par une rigide « inélasticité-prix de la demande ».
Au niveau macro-économique, les DOM/TOM, au-delà de leur éparpillement sur les 3 océans (Atlantique, Indien et Pacifique) sont de plus en plus « déterritorialisés » pour ne former qu'un marché global captif de 18 milliards d'euros€ d'importations (données ATLAS-ECO & INSEE).
Deux mutations socio-économiques
Dès lors comment s'étonner des revendications du type « alignement des prix », ou de l'exigence de « continuité territoriale » pour une soi-disant équité des prix? Au-delà de leur côté populaire ou populiste, celles-ci flattent, en réalité, cette forme de « servitude volontaire » et la « fièvre acheteuse » des « Domiens » confondant souvent besoin et désir, le « toujours plus » de consommation.
Pour illustrer cette réalité, il est surprenant de constater qu'en 2023, le total en valeur des importations des DOM/TOM, qui comptent 2 millions d'habitants, est de 18 milliards d'euros. Ce chiffre représente 3 fois, celui de la TUNISIE, soit 6 milliards d'euros, pour une population de 10 millions d'habitants. Signalons aussi, la conclusion stupéfiante d'une étude commerciale du Média Automobile Italien (Motor I) réalisée en 2024, montrant que : « la Martinique et la Guadeloupe sont au Top 10 des plus forts taux d'acquisition de véhicules neufs au niveau mondial. Soit 41 véhicules pour 1000 habitants ». Doit-on applaudir un tel record ?
En guise de conclusion, dans la trajectoire socio-économique des DOM/TOM, depuis 1945, deux mutations socio-économiques majeures s'imposent :
La première concerne la marginalisation-condamnation des embryons productifs endogènes des territoires. La « production locale » n'est pas reconnue dans quelque capacité de répondre, même en partie, aux besoins locaux.
La 2e, c'est cette rigide organisation verticale de filières logistiques des importations, allant de l'Import/Export jusqu'à la grande distribution,.., pour exploiter ce marché « captif » des DOM/TOM.
En attendant, le modèle économique actuel et plus précisément la balance synthétique des transferts font ressortir, notamment pour la Martinique, que « 1 euro » de dépenses publiques, entraîne depuis 1990, la sortie de « 1 à 2 euros » de flux financiers vers les entreprises des plates-formes commerciales et des circuits financiers de l'hexagone.
L'ouvrage s'intitulant « La croissance appauvrissante dans les DOM/TOM ; Pourquoi la crise de la vie chère revient ? » s'adresse donc à tout lecteur souhaitant mieux comprendre la rationalité des crises de la vie chère et la pertinence analytique de la notion de Pwofitation née dans la mobilisation massive de 2009 en Guadeloupe.

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