René Ménil au cœur de la négritude : de Légitime défense à Tropiques
La médiathèque recevait vendredi dernier, Geneviève Sézille-Ménil, la veuve de René Ménil, afin de faire redécouvrir l'œuvre de ce philosophe et essayiste martiniquais. Un public attentif à la pensée de Ménil s'était déplacé en nombre.
Lourde charge pour Geneviève Sézille-Ménil qui s'attache depuis le décès de son mari, déjà 20 ans, à faire redécouvrir ou découvrir la pensée d'un grand auteur qui a contribué à faire naître une prise de conscience de la situation antillaise. « Homme de veille, Ménil reste le témoin discret et attentif, dont la finesse critique et l'acuité fulgurante des formulations relaient de manière efficace, quand, même divergente, le lyrisme initiateur de Césaire et les analyses décisives de Fanon », explique Édouard Glissant. René Ménil essayiste, philosophe, écrivain, poète, éveilleur de conscience, est né au Gros-Morne le 15 février 1907 et est décédé à Sainte-Luce où il résidait, le 29 août 2004. Cette conférence est la répétition d'une autre qui a eu lieu à Paris, il y a quelques mois, avec l'expertise alors de Kora Véron, chercheur, attachée à l'Institut des Textes et Manuscrits modernes, de Roger Toumson, un théoricien de la littérature et d'André Lucrèce, un sociologue apprécié pour son apport en la matière.
Éveilleur de conscience
René Ménil, né d'un père agriculteur, d'une mère couturière, enfant d'une famille nombreuse fit son école au Gros-Morne, puis au Lycée Schœlcher. Après le bac, il rejoint à Paris le Lycée Louis-le-Grand, fort d'une réputation d'excellence, en même temps, qu'il fréquente la Sorbonne. Il est titulaire d'un diplôme de psychologie, de philosophie, de science physique et, encore il s'inscrit à l'Institut d'ethnologie créé au Musée de l'Homme à Paris.
Très jeune étudiant, il crée la revue littéraire Légitime Défense, avec Etienne Léro Jules-Marcel Monnerot, Maurice-Sabas Quitman et Simone Yoyotte en 1932 qui « dans le dogmatique sommeil colonial éclate comme une bombe ». Les bourses de ces jeunes gens leur sont promptement enlevées « parce qu'ils poussaient l'insolence jusqu'à prétendre voir clair dans leur vie » Ménil donne le ton, dans « Tracées : identité, négritude, esthétique aux Antilles », paru chez Robert Laffont. Il écrit : « À l'heure actuelle, l'observateur est frappé par la complexité de la lutte politique aux Antilles françaises : l'opposition des classes s'ajoute aux contradictions sociales, les intérêts martiniquais s'opposent aux intérêts de la France coloniale, les avantages de certaines couches sociales (par exemple les gros fonctionnaires de couleur) entrent en contradiction avec les exigences de la dignité d'homme martiniquais, dans la mesure où pour préserver ces avantages, elles se font le docile instrument du régime d'oppression ». On peut juger de la dimension contemporaine du propos. Geneviève, l'épouse de René Ménil, a animé la soirée. Elle a raconté au public, comment son mari a donné de sa personne pour enrichir une analyse précoce à l'époque, qui définissait dans les années 1930-1940, dans une émergence marxiste, de manière à sortir la pensée antillaise des abymes de l'assimilation.
cofondateur de la revue Tropiques
En 1932, avec des étudiants martiniquais, Auguste Thésée, Etienne Léro, Jules Monnerot, Michel Pilotin, Pierre Yoyotte, Thélus Léro... René Ménil crée une revue d'inspiration marxiste, révolutionnaire, « Légitime Défense » qui fut le tout premier manifeste anticolonialiste de Martinique.
René Ménil fréquente Breton, Aragon, le salon des sœurs Nardal à Paris. Il se rendait souvent avec Breton dans une boîte cubaine à proximité du logement de ce dernier. De retour en Martinique, il est répétiteur, puis professeur de philosophie au lycée Schœlcher. Césaire était professeur de lettres.
La revue Tropiques voit le jour. Dans un entretien accordé à Jacqueline Leiner, Césaire explique « Alain (grand philosophe français), était le grand maître à penser de l'époque d'un certain nombre de personnes, de Ménil y compris. Il avait été son élève ». Tropiques prend naissance au début des années 1940 à un moment où l'amiral Robert sévissait.
Ménil écrit en octobre 1973 un article pour une lecture critique de Tropiques : « les étudiants et les lycéens, qui ont été dans les années 40 à peu près les seuls lecteurs de Tropiques, certains en furent des collaborateurs, savaient qu'il fallait lire entre les lignes, remplir les blancs et les silences, interpréter les symboles, les ellipses, les antiphrases. Ces différences de rhétorique, en des lieux déterminés des textes, étaient destinées dans le contexte politique du moment, avec un clin d'œil en direction du lecteur antillais, à exprimer la pensée des écrivains tout en la masquant aux yeux des autorités de Vichy ».
Prenaient part à la naissance de Tropiques, Aimé Césaire, Suzanne Césaire, Georges Gratiant, Aristide Maugée, René Ménil et Lucie Thésée.
Ménil écrit un article, « Naissance de notre art qu'il convient d'ingurgiter ».
Professeur de philosophie tant apprécié
Geneviève Sézille-Ménil avait appelé un groupe de musiciens qui a rythmé la conférence de morceaux de notre patrimoine musical. Elle-même, Geneviève autrice-compositrice, chante et écrit des chansons pour les enfants. René son mari jouait aussi du banjo. Des vidéos témoignages de Claude Lise et Max Auguiac, élèves de Ménil, ont apporté leur lot d'éloges à l'égard de leur professeur de philosophie tant apprécié. Une petite saynète théâtralisée a décrit la rencontre entre René Ménil et André Breton, car c'est bien Ménil qui connaissait Breton à Paris, et qui lui a présenté Césaire. Il faut souligner que le recueil de textes relatant l'histoire vécue à partir des années 30, écrit par René Ménil, Antilles déjà jadis, a reçu le prix Frantz Fanon.
L'œuvre de René Ménil est étudiée aux États-Unis, au Brésil, à Cuba et au Japon notamment.
G.Ma.

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