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Maripasoula / Emploi

[Reportage] Maripasoula confrontée à un chômage endémique

Samuel Zralos Jeudi 1 Octobre 2020 - 00h31
[Reportage] Maripasoula confrontée à un chômage endémique
Vue aérienne de Maripasoula. - IRD

La plus grande commune de France souffre d'un marché du travail qui n'offre pas de possibilités à beaucoup d'habitants. Pourtant, les travaux s'y multiplient, mais souvent sans la main d'oeuvre locale.

 « Je cherche n'importe quoi, si j'ai un contrat c'est déjà bien ». Comme de nombreux jeunes de Maripasoula, Alex Barcarel, 32 ans, se débrouille pour vivre avec « quelques petits jobs en informel », par obligation, parce qu'il ne parvient pas à trouver de travail salarié dans sa ville. Une situation difficilement tenable pour beaucoup, alors que Pôle emploi estime que jusqu'à 60% de la population serait sans emploi déclaré, témoigne Dina Martin, qui entend « beaucoup de jeunes parler de mettre le bordel » par désespoir. D'autres sont poussés à l'illégalité par la situation, rappelle le presque trentenaire : « Si je fais le voyage [comme mule], je gagnerai 7000 euros ».

Une tentation confirmée à mots couverts par Ghislain Mouton et Ghandi, assis sur des chaises installées sur l'herbe, face à une épicerie. « Nous on est pépères », commence le jeune homme de 26 ans, « on travaille dans la forêt, pas pour des chefs ». « Je veux pas travailler pour des blancs », renchérit son ami. « On est bien, nous qui sommes là, on est pas comme les autres ».
Partir ou subir

Pour ces « autres ». justement, le constat est le même partout en ville : pour trouver du travail salarié sur le temps long, il faut partir. Ce que beaucoup, attachés à la ville qui les a vu grandir, ne veulent pas faire. Une partie d'entre eux rend la mairie responsable de la situation et lui réclame des emplois.

« C'est parce que la mairie est le premier employeur » local explique Philippe Dekon, qui s'est présenté en 2020 aux municipales dans la commune - Pôle emploi précisant que ce sont en réalité les collectivités dans leur ensemble. « C'est une grosse erreur depuis des années », affirme l'opposant, arrivé deuxième du scrutin. « Ce sont les jeunes qui pensent qu'il n'y a que la mairie qui peut donner du boulot », rétorque un proche de la majorité municipale.

« La génération du maire actuel », Serge Anelli, réélu au premier tour, « a essayé de faire quelque chose », nuance Jean-Luc Abienso, frère d'Antoine Abienso, qui a dirigé la ville entre 1989 et 1996. A ses yeux, il s'agit d'un système qui a aujourd'hui atteint ses limites, malgré la présence d'employeurs sur le territoire.
Des chantiers, mais pas d'embauche

En effet, le chômage massif vécu par les habitants de Maripasoula ne provient pas, en tout cas à l'heure actuelle, d'une absence de postes. Les chantiers se multiplient dans la commune, dont une bonne part sont des commandes publiques. Sauf que la main d'oeuvre est très souvent recrutée à l'extérieur, avec des employés venus de Cayenne ou de Martinique, logés sur place le temps de leur contrat.

Sur place, nous avons ainsi rencontré plusieurs salariés martiniquais qui soient découvraient Maripasoula, soit y revenaient après un précédent contrat. Si la situation actuelle est à leur avantage, tous reconnaissent qu'elle peut sembler pour le moins étrange.
Un manque de formation

Le problème principal, conviennent tous les acteurs de l'emploi, c'est que les postulants ne sont souvent pas ou peu formés pour répondre aux besoins. « Beaucoup d'emplois demandent une qualification élevée, à bac+2 minimum que n'ont pas les populations », constate ainsi Saïma Tolinga, salariée du pôle emploi de Maripasoula depuis 2016.

« Ici, la fin de la scolarité intervient souvent à la fin du collège », donc si « beaucoup de jeunes » sont inscrits au chômage, ils ne cherchent en général pas dans « les secteurs qui recrutent ». D'après elle, « chez les garçons, ils demandent plus de la mécanique, qu'ils pratiquent au quotidien », souvent sans diplôme, tandis que les femmes souhaitent « plus travailler dans la petite enfance ».

Et même pour ceux - très nombreux parmi les habitants rencontrés - qui sont prêt à s'adapter et à travailler où que ce soit, le mur du diplôme est très haut. Dans le BTP, deuxième plus gros employeur, ils n'ont en général accès qu'à des postes de manœuvres, au bas de l'échelle salariale. Et comme il ne s'agit que de CDD le temps des travaux, ils n'ont pas l'occasion de progresser et de parvenir à des responsabilités plus étendues ou à une spécialisation.
Des solutions proposées

Certains parviennent tout de même à décrocher un travail stable, comme Joachim Dossan, assistant d'avion en CDI à l'aérodrome. Un emploi décroché grâce à de bonnes rencontres, avec « les gens déjà » en poste, qui ont soutenu sa candidature auprès de leur chef. Par la suite, l'aérodrome lui « a payé des formations ». « Mais sinon ils ne recrutent pas », nuance-t-il aussi spontanément qu'immédiatement, très conscient de sa chance.

Pour que « tout le monde ait du travail », le vœu de ce jeune homme de 26 ans, les solutions sont peut-être à chercher en lien avec l'extérieur. C'est en tout cas l'idée de Jean-Luc Abienso, qui à 48 ans veut rendre aux jeunes de sa ville les chances qu'il a pu avoir.

Avec la Collectivité territoriale de Guyane (CTG), il a donc participé à la création d'une « cellule d'insertion », qui doit être mise en place et financée par l'institution. Le plan, « suivre » des jeunes, « dialoguer avec eux, chercher leurs besoins » pour les aider à « se lancer » dans la vie active. Et pourquoi pas « nous remplacer à terme ».

Autre initiative, venue cette fois de Saint-Laurent du Maroni, celle d'A2I, importante agence d'intérim d'insertion en France, qui a récemment ouvert un bureau dans l'ouest guyanais. Spécialisée dans « l'insertion professionnelle de personnes en difficulté », l'entreprise a choisi d'aller directement a la rencontre des habitants, ainsi que sur les chantiers locaux, pour servir d'intermédiaire entre population et employeurs.

« Nous accompagnons les personnes pendant deux ans », explique Gabriel Berthier de Grandry, responsable de l'agence à l'Ouest. Au programme, un suivi pour accompagner les intérimaires « vers l'accès à l'emploi durable ». Pour intégrer le roster de l'agence, des critères d'éligibilité doivent être remplis, ce qui est le cas pour les citoyens de Maripasoula, car ils vivent en commune isolée.

A2I se propose de former en cas de besoin ceux qu'elle fait embaucher sur les chantiers, afin à la fois de faciliter leur placement et de rendre plus efficace l'accompagnement. Souriant et enthousiaste, Gabriel Berthier de Grandry assure aussi un certain « suivi social », par exemple en cas de problèmes de logement.

Pendant près d'une semaine, accompagné de son directeur, il a arpenté les rues de Maripasoula, collectionnant les numéros et les CV, afin de constituer une base de données de travailleurs motivés, qu'il tente ensuite de placer auprès des employeurs.
Des hauts et des bas

Une visite fatiguante, au cours de laquelle Gabriel Berthier de Grandry multiplie les rendez-vous, avec des résultats divers. Certains éléments lui donnent de l'énergie, comme lorsque des jeunes de la commune, ayant eu vent de son passage, viennent spontanément se présenter à lui dans l'espoir de travailler.

D'autres en revanche lui font perdre son habituel sourire, comme lors de la visite du Pôle emploi local. Le rendez-vous a été pris à l'avance, le schéma de jeu clair, d'abord une présentation de l'entreprise, puis des entretiens individuels avec les demandeurs d'emploi. Sauf que sur « la trentaine » de chômeurs que Pôle emploi affirme avoir contacté, à votre peine 20% ont fait le déplacement. D'autres chercheurs d'emploi, venus là pour d'autres raisons, affirment ne jamais avoir reçu d'appel pour les prévenir de la venue d'A2I, alors même que l'idée de l'intérim d'insertion les séduire.

Pourtant, se défend l'administration, les communes de Maripasoula et Saint-Georges, à l'Est, bénéficient depuis 2019 d'une stratégie conjointe, en tant que communes de l'intérieur. Les permanences des conseillers ont « doublé de volume », détaille Sydney Toulemonde, responsable des sites de Maripasoula et Saint-Georges à Pôle emploi. D'après lui, le problème vient de difficultés à communiquer les inscrits, à les joindre, mais aussi à une méconnaissance répandue. « Un certain nombre de dispositifs existent à Maripasoula, mais la population ne le sait pas ».
Généraliser les clauses d'insertion

Le cadre de Pôle emploi rejoint en revanche A2I sur la nécessité d'inciter au mieux les employeurs à recruter local. Et une arme indispensable à la réalisation de cet objectif est la clause d'insertion, qui force les entreprises à recruter un certain pourcentage de locaux sur chaque chantier.

A Pôle emploi comme chez A2I, cette clause est vue comme une clé pour entrebâiller la porte de l'emploi, y déposer leurs contacts « en fonction des compétences » et s'assurer de leur embauche. Un point de vue partagé en ville, où les actifs au courant de l'existence de clauses d'insertion en réclament le développement, voire la généralisation. Ceux que nous avons rencontré caressent souvent l'espoir de trouver ainsi un travail pas seulement alimentaire, qui participe au développement de Maripasoula.

En attendant que les initiatives des uns et des autres portent leurs fruits, les habitants de la commune continuent de « se débrouiller », à l'instar de Brian Doffi, inscrit comme chômeur et « taxi à côté ». Et de réclamer « des règles » qui s'imposent à tous et surtout « du concret », pour tirer la plus grande commune de France vers des emplois plus pérennes.
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