« C'est la guerre »: pour les opposants à la Ceog sur Prospérité, le dialogue est rompu
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Energie

« C'est la guerre »: pour les opposants à la Ceog sur Prospérité, le dialogue est rompu

Samuel Zralos
Chantier de la CEOG
Les travaux de la future centrale électrique à l'hydrogène avancent à proximité du village de Prospérité dans l'Ouest de la Guyane. Des opposants scrutent ces avancées. Une occupation du lieu est prèvue le 11 novembre. • SZ

Les opposants à l'installation de la centrale électrique prévue sur les terres des Kali'na de Prospérité se sont réunis au village samedi matin, avant une manifestation sur le chantier.    

Les pieds dans la boue, le regard posé sur les arbres abattus, jeunes et moins jeunes Amérindiens, le constatent sous l'oeil d'un drone ce samedi après-midi : les travaux de déboisement de la future centrale électrique de l'Ouest guyanais (Ceog) avancent à grand rythme depuis leur reprise il y a un peu moins de deux semaines.

Sur la route, face à l'entrée du chantier, entouré de ses villageois et de ses confrères venus le soutenir, le yopoto de Prospérité, Roland Sjabere exige un nouvel arrêt des travaux, au moins jusqu'à la prochaine réunion prévue le 7 ou le 11 novembre.

 

Une réunion, dont on a du mal à imaginer qu'elle change quoi que ce soit, au regard de la conférence de yopoto tenue au village le matin même. On y a retrouvé entre autres les chefs de Bellevue, de Kourou, d'Organabo, d'Awala-Yalimapo ou du village Pierre. Jean-Philippe Chambrier, secrétaire général du Grand conseil coutumier et yopoto arawak a fait le déplacement depuis Sainte-Rose-de-Lima, à Matoury, cinq jours après l'interpellation chez lui du yopoto Roland Sjabere. Si certaines absences sont remarquées, les présents étaient eux unanimement en colère.

 

« La guerre est déclarée »

 

Hérissés par la mise en garde à vue de leur collègue « comme un voleur ou un assassin », formule revenue dans la bouche de plusieurs participants. Mais aussi par la reprise des travaux de la Ceog dans la forêt qui jouxte le village, emplacement contesté par les militants amérindiens depuis 2019.

Les Yopoto se réunissent
Des chefs de villages et de communautés amérindiens se sont rencontrés, vendredi toute la journée à Prospérité dont le Yopoto Roland Sjabere (de dos) a été mis en garde à vue dans le cadre de manifestations contre le projet de centrale électrique qui doit s'installer à proximité du hameau. • SZ

« Le problème ne date pas d'aujourd'hui, je me bats pour ma terre, je défends mes droits » insiste Roland Sjabere, en ouverture, lui qui considère aujourd'hui qu'il « est très dur de travailler avec les autorités ». Le reste de la réunion va dans le même sens : chaque yopoto le dit à sa manière, mais tous reconnaissent qu'un pas a été franchi, que le dialogue avec la Ceog est rompu. « S'il devait y avoir consensus, ça serait fait depuis longtemps. Il n'y aura sûrement pas de reprise de dialogue », confie ainsi Jean-Philippe Chambrier auprès de France-Guyane.

 

Nasja Sergine, yopoto par intérim d'Organabo se montre plus directe sous les applaudissements nourris du public : « La guerre est déclarée, c'est la guerre pour sauver notre terre, nos modes de vie ». A sa gauche, Ewald Pierre chef coutumier du village Pierre, « trouve très fort que les métros veuillent piller nos terres » et accuse les élus locaux de « complicité ».

 

Aussi affable que féroce dans son engagement, Christina Koesjenpawjouran, yopoto du village Ananas à Mana résume la pensée générale : « Nous, les chefs coutumiers, on dit non depuis le début » à l'emplacement choisi pour la centrale. « On est en colère car malgré qu'on a dit non, ils sont toujours là en train de déboiser. Eux ne nous respectent pas, alors la guerre commence ».

 

Roland Sjabere réaffirme sa position

 

Un par un, en public puis en interview, les chefs affichent leur unité, leur « détermination » et en profitent pour tenter de rétablir leurs vérités dans ce dossier. Accusé depuis longtemps d'avoir fait une erreur en signant un pré-accord avec la Ceog, Roland Sjabere s'en explique à nouveau. Lui estime avoir été « abusé ».

Préambule de l'accord signé entre la CEOG  et le village de Prospérité
Préambule de l'accord signé entre la CEOG et le village de Prospérité • DR
Accord entre la CEOG et le village de Prospérité
Deux pages de l'accord signé par le Yopoto Roland Sjabere et la CEOG. Le chef de Prospérité estime avoir été abusé et dénonce ce document. • DR

Il affirme que la Ceog l'a « harcelé », puis est « venue avec beaucoup de propositions ». Incapable de « maîtriser l'ensemble des paramètres en français », langue qu'il ne parle que imparfaitement, le yopoto aurait signé en étant persuadé que c'était une négociation et qu'il pouvait revenir en arrière. Sauf qu'il disposait seulement de trois mois pour ça, délai dépassé pour des raisons culturelles de fonctionnement : « Ce délai n'était pas adapté à la manière de réfléchir des peuples autochtones. Ce délai était très réduit parce qu'ils voulaient aller vite, ils ont considéré que c'était oui, mais c'est pas comme ça qu'on fait dans nos coutumes ».

 

Des précisions sans doute bienvenues, mais qui ne devraient pas influer sur une situation qu'on sent de plus en plus inextricable. Derrière leurs chefs, les jeunes des villages ne s'en cachent pas : eux aussi entendent se battre jusqu'au bout.