« J'ai conscience que j'effraie des gens »
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« J'ai conscience que j'effraie des gens »

Propos recueillis par Kerwin ALCIDE

Christiane Taubira ne semble pas renoncer à briguer un mandat local (Jody Amiet)

De passage en Guyane, Christiane Taubira, garde des Sceaux a accepté d'évoquer les municipales avec son soutien à Walwari, son avenir politique et son travail au gouvernement.

Cette visite privée, est-ce un moyen pour vous de vous impliquer dans la campagne des municipales ?
Dans le cadre de la campagne municipale, je tourne beaucoup sur le territoire hexagonal où j’apporte beaucoup de soutiens. Ce serait donc un comble qu’ici, je ne m’implique pas. Mais je ne suis pas venue pour ça. J’avais bloqué mon week-end en perspective des états généraux des activités minières qu’organisait le sénateur-maire Jean-Étienne Antoinette. Et comme ma maison est ici, mon courrier arrive ici, que mes tracas personnels sont ici, évidemment je suis venue.
Avez-vous l’intention de vous impliquer dans les municipales aux côtés de Walwari ?
Je ne peux pas m’impliquer plus que ce je peux faire en qualité de ministre. Mon travail est là, dans mon ministère. Mon soutien est total, sans réserve. J’appuie totalement la stratégie qu’a choisie Walwari, je soutiens chacune des listes mais il est évident que je ne peux pas venir faire la campagne.
Est-ce qu’on aurait pu vous imaginer sur une liste comme certains de vos homologues du gouvernement ?
Non, parce que je respecte beaucoup les électeurs. Quand j’ai été nommée ministre, j’ai démissionné très vite du conseil régional. Or, je n’avais aucune obligation de le faire. J’ai estimé que je ne pouvais pas mener de front ces activités avec la même efficacité. C’est cette même logique qui fait que je ne peux pas m’inscrire sur une liste. Mes collègues sont dans une autre situation, ils peuvent aller à leur conseil municipal en prenant un train. Je ne peux pas être sur une liste et être absente des réunions.
Imaginez-vous refaire dans quelques années de la politique locale, être par exemple sur une liste aux municipales ?
En matière politique, j’ai toujours été dans l’instant. Vous vous souvenez dans quelles conditions je suis allée aux élections la première fois : sollicitations populaires, pétitions, délégation de personnalités. Après le premier mandat, en 1997 (suite à la dissolution de l’Assemblée nationale, ndlr), j’avais très envie de rentrer chez moi mais j’ai encore cédé aux sollicitations. En 2002, j’avais dit que c’était bon, que je changeais de vie et j’ai encore cédé. Et en 2007 aussi. Il y a des situations où je suis allée à mon corps défendant. La première fois que je suis allée aux cantonales, je n’en avais aucune envie. Ça faisait un an que j’étais élue députée et j’estimais qu’il me fallait prendre en main cette responsabilité. Mais on m’a dit qu’il faut avoir un ancrage local, donc j’y suis allée. Tout cela démontre que dans ma vie politique, j’ai toujours été dans l’instant, c’est-à-dire que la charge qui m’incombe, j’essaie de l’accomplir le mieux possible.
Vous êtes donc favorable au non-cumul des mandats ?
J’ai été trois fois députée sans aucun cumul. C’est à ma quatrième mandature que j’ai été conseillère régionale. Mais pendant ces trois législatures, il faut savoir qu’on est venu tout demander au député comme on vient tout demander à la ministre. On demande tout au député alors qu’en même temps s’il n’a pas de mandat local, il n’est nulle part. On m’a sollicitée pour les difficultés de l’hôpital, pour des problèmes à l’Éducation nationale, des problèmes de santé, de logement… Vous n’êtes dans aucun conseil d’administration, aucune commission, vous n’avez pas accès aux dossiers alors qu’on vous demande plus qu’à ceux qui ont les dossiers. Je suis favorable au non-cumul mais à condition : un, qu’il y ait un statut de l’élu ; deux, qu’on permette aux députés, par exemple, de siéger dans toute une série de structures et d’instances, sans qu’il soit rémunéré, mais pour lui permettre d’avoir l’information au fil de l’eau.
Walwari a récemment annoncé votre participation à la collectivité unique…
Je viens de dire que je suis dans l’instant, je ne fais jamais une campagne avant les autres. J’ai une charge ministérielle extrêmement lourde, donc voilà… Je ne fais pas de projection.
Politiquement, vous n’avez pas envie de revenir chez vous ?
(Long silence) Je n’ai pas envie de vous dire de quoi je rêve. (Silence) La stratégie de Walwari est une bonne stratégie et puis on verra le moment venu.
En matière de sollicitations, avez-vous été interpellée par le personnel de la justice en Guyane ?
Ils ne m’ont pas sollicitée mais je sais qu’il y a des problèmes au tribunal. Je connais les problèmes, cela fait plus de 20 ans que la situation se dégrade, plus de 20 ans qu’on parle d’une cité judiciaire. Quand je suis arrivée au ministère, bien évidemment que j’ai cherché le dossier de la cité judiciaire et je n’ai trouvé trace de rien du tout. C’est un avocat qui a trouvé un morceau de dossier qu’il m’a remis. Même si je comprends, bien entendu, l’impatience, l’inquiétude, il ne faut pas non plus surinterpréter le rapport de la commission de sécurité. Je respecte le personnel, je considère qu’on lui doit des conditions de travail correctes. Je dis simplement qu’il faut noter ce qui a été fait depuis 20 mois. Depuis 20 mois, toute une série de décisions, toute une série de travaux ont été faits. Les effectifs ont été considérablement augmentés, 10 % en 20 mois.
Existe-t-il des pistes pour un éventuel déménagement ?
Je reprends le dossier de la cité judiciaire, je m’obstine parce que je ne raconte pas de salades aux gens. On n’est pas à un moment où je peux dire que je vais trouver un milliard pour faire une grande et belle cité judiciaire comme j’estime que la Guyane le mériterait, et comme j’estime qu’elle est en capacité de l’accueillir. Je pense qu’en plus dans une société où il y a encore autant d’inégalités, autant d’exclusions, autant de difficultés personnelles qui pèsent sur les petites gens et aussi sur la classe moyenne, la justice est un service de l’État qui doit être en capacité de répondre à tout. C’est ma conviction profonde. En face de cette conviction profonde, je ne vais pas raconter que j’ai des centaines de millions d’euros à ma disposition. Donc, j’ai l’audace de reprendre le dossier de la cité judiciaire. Je fais étudier la faisabilité de cette cité de façon à pouvoir me battre au ministère du Budget puis au niveau de l’arbitrage de Matignon. La mission qui vient début mars va étudier le site de Loubère qui est une propriété de l’État. Je vais voir si c’est faisable. On a l’habitude d’avoir des lubies dans ce pays, on veut toujours faire Manhattan à Chicago. Je rappelle quand même que j’ai pris un certain nombre de décisions structurelles importantes. J’ai donné à la Cour d’appel de Guyane son autonomie de gestion, l’institution se gère elle-même et ne dépend plus de Fort-de-France. Le budget a augmenté, j’ai résorbé les créances lourdes. J’aurais préféré faire autre chose avec le 1,7 million d’euros que j’ai dû trouver pour payer les interprètes et toute une série de créances qui étaient là. En 20 mois, il a été fait pour la Guyane beaucoup plus qu’en 20 ans.
Vous comprenez bien que les gens attendent plus de vous parce que vous être guyanaise ?
Je crois que les gens ont un sens de l’État qui les conduit évidemment à considérer qu’en tant que Guyanaise, je peux comprendre, connaître mieux mais j’ai sous ma responsabilité 1 168 juridictions, près de 200 établissements pénitentiaires et près de 1 700 établissements de protection judiciaire de la jeunesse. Ce n’est pas partout que j’ai augmenté l’effectif de 10 % en 20 mois, ce n’est pas partout que j’ai créé 17 postes de greffiers et de fonctionnaires, ce n’est pas partout que des magistrats sont en surnombre. Début janvier, les chefs de cour ont demandé 40 000 euros sur la dotation exceptionnelle que j'ai obtenue en fin d'année, ils ont reçu 43 000 euros. Je veux bien entendre qu’on considère qu’il y a un tas de choses qu’on n’a pas à m’expliquer parce que je les connais mais je veux qu’on entende qu’en tant que Guyanaise, j’ai accordé une attention particulière et que la Guyane a pu obtenir un certain nombre de choses qu’elle réclamait depuis très longtemps.
En deux ans, c’est vous qui avez porté les réformes les plus importantes du gouvernement.
Il y a deux raisons. La première est que le ministère de la Justice est le ministère du droit. Il est déjà arrivé, et cela va arriver la semaine qui vient, que j’ai quatre textes en discussion (à l’Assemblée nationale et au Sénat, ndlr). Et souvent des textes lourds. Deuxième raison, le ministère se mêle de tous les textes. C’est au ministère de la Justice que s’écrivent les textes sur la santé, logement, consommation mais ce sont les ministres qui les portent. Et puis je fais des réformes : réforme pénale, reforme de l’ordonnance 1945 (sur l’enfance délinquante, ndlr) dont le travail a commencé. Ce sont des réformes difficiles, de société. On sait que sur les réformes de société, le champ de polémique est vaste.
Si vous n’étiez pas une famn djok, vous auriez pu tenir ce rôle ?
Cela aurait été juste intenable. Juste impossible.
C’est donc votre expérience qui vous permet de tenir ?
D’abord mes convictions profondes, mon expérience me sert, mon tempérament sans doute, et puis le fait que je n’ai pas d’ambition de carrière. C’est un truc rien qu’à prendre des coups, on vous sort un sondage bidon par ci, on déforme vos décisions par là… Si on gère une carrière, on prend des précautions… Et il faut supporter les coups… Moi, je ne les aime pas, les coups. Je ne les prends pas gentiment.
Vous les rendez ?
Aïe ! Aïe ! Aïe ! (Rires) Ici, on dit : « Kou randé ka fè pi mal ki kou bay ». Mais je ne frappe jamais la première.
Comment avez-vous vécu les attaques dirigées contre vous ?
Je l’ai vécu avec beaucoup de distance parce que ce n’est pas la première fois que je suis confrontée au racisme, parce que je sais ce que je fais. Je sais que je suis au combat, donc j’ai parfaitement conscience que je bouleverse des choses, que je déséquilibre des choses, que j’effraie des gens qui sont installés dans une espèce de pouvoir facile, une domination. Quand les coups viennent, je regarde… J’ai déjà été confrontée au racisme en tant que femme noire mais là, j’ai bien vu la dimension que cela prenait, d’abord une putréfaction qui s’installe dans la société française. Ensuite, une contestation de la fonction et de l’institution qui ne frappe pas que moi. Voyez les gens qui agressent le président de la République. La contestation de la fonction et de l’institution est dangereuse pour la démocratie. Et ce qui est dangereux pour la démocratie est périlleux pour les personnes les plus vulnérables. Si on laisse passer, des millions de petites filles vont se faire traiter de guenon dans les cours de récréation.
Quel bilan tirez-vous de ces deux premières années au gouvernement ?
Fout mo travay. Mo ja té ka travay boukou, mo pa té savé mo té pouvé travay pasé sa. J’ai quand même à mon actif une vingtaine de textes de loi. J’ai beaucoup réorganisé les juridictions. J’ai beaucoup travaillé sur le plan législatif, j’ai beaucoup travaillé sur le plan structurel et sur l’organisation du ministère.

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