« Désormais, le capitalisme agit partout de la même manière »
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POLITIQUE

« Désormais, le capitalisme agit partout de la même manière »

Mathurin LEVIS, france.guyane@agmedias.fr
Au Honduras, Jean-Luc Mélenchon a rencontré la présidente Xiomara Castro, élue en janvier - ©Casa Presidencial de Honduras/AFP
Au Honduras, Jean-Luc Mélenchon a rencontré la présidente Xiomara Castro, élue en janvier - ©Casa Presidencial de Honduras/AFP

Montée de la gauche en Amérique latine, soutien à Lula, criminalité liée au narcotrafic en Guyane … Jean-Luc Mélenchon, leader des Insoumis, répond aux questions de France-Guyane après avoir passé quinze jours à vadrouiller entre le Mexique, le Honduras et la Colombie en juillet dernier.

Cet été, vous avez pris la route de l’Amérique latine. Vous avez parcouru le Mexique, le Honduras et la Colombie. Pourquoi ce voyage ?

Mon intérêt pour les sociétés latino-américaine et leurs processus politiques n’est pas d’ordre folklorique ou superficiel. Il vient d’un fait majeur : ce continent est celui où la chaîne du néolibéralisme a craqué. Il est celui où, depuis les années 2000, plusieurs expériences de rupture avec le capitalisme financier et ses dogmes ont été tentées. Beaucoup, en Europe, ne réalisent pas cela. Ils regardent toujours l’Amérique latine, comme l’Afrique d’ailleurs, avec les yeux du colon.

Ils ne comprennent pas qu’il est possible d’apprendre beaucoup de ces peuples et parfois d’apprendre tout d’eux. Cela a conduit une grande partie de la gauche européenne à passer à côté de l’avance que la gauche sud-américaine a sur elle. J’essaye de ne pas faire cette erreur. Dès le début des années 2000, voyant un endroit du monde où la gauche progressait sur une orientation de rupture, j’ai recommencé à tisser des liens. Cela a commencé avec Lula, le Brésilien. C’était il y a plus de 20 ans.

Depuis, la gauche latine a bien sûr évolué. Elle a gagné d’autres élections, en a perdu, a subi des tentatives réussies ou ratées de coup d’Etat. Aujourd’hui, une nouvelle génération arrive au pouvoir : au Mexique c’est un ami qui gouverne : Andres Manuel Lopez Obrador.

Au Honduras, mon attention était focalisée sur les organisations citoyennes de résistance populaire qui ont permis la victoire de Xiomara Castro. En Colombie, c’est différent, puisque c’est la première fois depuis un siècle que la gauche remporte les élections. C’est un évènement politique et géopolitique considérable : l’arrivée au pouvoir de la gauche de rupture dans le plus grand pays andins, où la présence Etats-Unienne est si forte.

Au total pour moi tout cela concerne aussi les Français. Idéologiquement mais pas seulement. Avec la Guyane, la France est présente sur le continent latino-américain.

Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador et Jean-Luc Mélenchon, à Mexico - © HO/Mexican Presidency/AFP

"Il y a lien entre l’exploitation des êtres humains et celle de la planète"
En effet, la gauche connaît en Amérique du sud un véritable regain. Leurs succès vous inspirent ?

Il nous encourage à persévérer. La fin de la première vague de gouvernements démocratiques populaires a été très dure pour nos camarades là-bas. Car contrairement à ce qui a été présenté ici, ce ne fut pas, généralement, une alternance démocratique normale.

La fin des gouvernements de gauche a été synonyme de coup d’Etat institutionnels comme au Brésil contre Dilma et Lula, voire de coup d’État violent et fasciste comme en Bolivie. Partout, les leaders de gauche ont été persécutés judiciairement, les forçant parfois à l’exil, comme ce fut le cas pour l’ancien président équatorien Rafael Correa. Cette nouvelle vague de succès électoraux n’en est que plus impressionnante. Surtout, à nous, elle nous enseigne la résistance.

En Europe aussi, et singulièrement en France, seul pays du vieux continent où la gauche de rupture est aussi forte, le système utilise certaines méthodes subies par les latinos. Il y a donc à discuter entre nous pour surmonter et vaincre les techniques communes de combats de nos adversaires.
Vous avez rencontré le président du Mexique, puis la présidente du Honduras. Vous avez écrit « parler la même langue face au désastre social et environnemental du libéralisme ». Vous confirmez ?

Oui. Le néolibéralisme est un système mondial. La globalisation financière a aboli les particularités nationales ou régionales du capitalisme. Désormais, le capitalisme agit partout de la même manière. Ici comme là-bas, il privilégie les formes tributaires d’accumulation, notamment en mettant la main sur des biens publics privatisés.

Au Honduras, c’est carrément des bouts du pays qui ont été vendus à des entreprises privées par le gouvernement précédent. Le capitalisme de notre époque a une caractéristique : il est sans limite sinon celles que la société lui oppose.

Ainsi, dans certaines sociétés d’Amérique du sud, il a connu une expansion monstrueuse vers laquelle Macron nous dirige. Partout, le néolibéralisme produit les mêmes effets de destructions des liens sociaux et de la nature, en Amérique latine comme en France […] Donc, en effet, je vous le confirme, nous parlons la même langue de résistance ce côté et de l’autre de l’Atlantique car nous sommes face au même capitalisme […]
En Colombie, vous avez rencontré Gustavo Petro, premier président de gauche élu du pays. Comment comprenez-vous sa récente victoire ?

C’est l’aboutissement d’un processus profond à l’œuvre en Colombie. Il a été couronné ces dernières années par de grands moments de soulèvements populaires de type révolution citoyenne. C’est aussi l’aboutissement d’un travail militant héroïque semé d’assassinat et de violences de toutes sortes. La victoire de Gustavo Petro fédère toutes les aspirations de rupture avec le système néolibéral en Colombie.

Ce sont les étudiants précaires, les ouvriers, les femmes qui se battent contre le machisme, les paysans qui veulent la fin des guérillas dans leurs campagnes, les Indiens qui demandent la fin du racisme. Cet ensemble représente des aspirations hétérogènes mais qui convergent dans l’idée de rupture avec le système.

C’est l’action politique qui unit les revendications sociales et forme un peuple. Je reconnais dans sa victoire beaucoup des inspirations théoriques de notre famille. Au demeurant nos programmes sont parfois si similaires qu’on peut parler d’une certaine gémellité.
Justement, dans le programme de Gustavo Petro, l’écologie occupe une place centrale. Y trouvez-vous des points de convergence avec vos idées ?

La communauté d’idées entre les Colombiens et nous est intense. Nous retrouvons dans le programme de Petro des formules mots à mots de notre programme l’Avenir en Commun. […] Il faut le dire, le programme des Colombiens est celui dans toute l’Amérique latine qui va le plus loin en matière d’anti-extractivisme. Je m’en réjouis.

Il y a lien indissociable entre l’exploitation des êtres humains et celle de la planète dans le capitalisme d’aujourd’hui. Nos programmes doivent donc répondre en liant progrès humain et harmonie avec la nature. Nous avons avancé dans la campagne présidentielle l’idée d’une « diplomatie altermondialiste ».

Il s’agit de créer des coalitions internationales pour la sauvegarde de biens communs de l’Humanité. Par exemple : la protection des océans, un traité de non-exploitation des ressources des pôles ou bien un traité de gestion raisonnée des forêts. L’idée est de créer du droit international pour répondre à l’intérêt général humain révélé par la crise écologique. Je pense que l’accession de Gustavo Petro au pouvoir dans un grand pays contenant autant de biodiversité nous aide à avancer dans cette voie.

Avec Gustavo Petro, président de Colombie - © DR

"Lula a toujours eu ma solidarité"
Vous n’êtes pas allé au Brésil, pays où Lula -dont vous êtes proche- se présente à la prochaine élection présidentielle en octobre. Allez-vous lui apporter votre soutien ?

Mon soutien lui est acquis. Je connais Lula depuis plus de 20 ans. Je sais ce qu’il a fait pour le Brésil et combien il a tiré de gosses de la pauvreté. Pendant son incarcération injustifiée j’étais allé lui rendre visite dans sa prison à Currutiba. Il a toujours eu ma solidarité et il continue de l’avoir.
Selon vous, que représenterait sa victoire dans la dixième économie mondiale ?

Ce serait sans aucun doute un évènement énorme. Il viendrait couronner tous nos succès en Amérique latine. Jamais la gauche de rupture n’aura été à la tête d’autant de gouvernements simultanément dans autant de pays du continent.

La victoire de Lula serait d’abord un évènement géopolitique. Il modifierait le rapport de force au niveau du continent américain mais aussi au niveau mondial. C’est la 10ème économie du monde et la 7ème population.

Tandis que le Mexique gouverné par AMLO se classe 15ème pour l’économie et 10ème pour la population. Ce n’est pas rien. Beaucoup de négociations internationales pourraient être bouleversées.
Sur votre blog, vous avez évoqué la question du narcotrafic et ses conséquences sur le continent. Cette question n’épargne pas la Guyane. Quelle approche développez-vous sur cette question ?

En effet, la Guyane est une route de plus en plus privilégiée des trafiquants pour l’export de la cocaïne vers l’Europe. Ce département français connait donc, comme le reste du continent, les ravages de la criminalité liée au narcotrafic. Elle est donc menacée de niveau de violence comparables à ceux que peuvent connaitre certaines autres sociétés d’Amérique du sud.

Mais ne nous arrêtons pas à la Guyane. L’hexagone aussi connait des phénomènes de mafias et de cartels autour des activités criminelles du narcotrafic. Car si la production a lieu en Amérique latine, la consommation et donc la distribution, a lieu en Europe. La question est donc : comment empêcher la montée de la violence et la déstructuration de la société que produit ce genre de cancer ?

Commençons par dire une chose : la « guerre à la drogue » telle que la pratique les États-Unis depuis les années 1980 ne fonctionne pas. Son seul effet est de contribuer à la spirale de la violence. Elle installe dans des régions entières ou des quartiers entier un état de guerre effectif sans faire disparaitre ou même décroitre le trafic. Il faut oublier cette logique.

Deuxièmement, il faut comprendre l’intrication entre le narcotrafic et les circuits du capital. Le narcotrafic fait circuler beaucoup d’argent. Cet argent emprunte les circuits les plus opaques du capitalisme financier pour se recycler. C’est là qu’il faut taper. Au porte-monnaie. Il me parait donc beaucoup plus efficace, là-bas et ici, de renforcer la lutte contre la délinquance financière. Car en elle, toutes les branches de la criminalité convergent.