Cancer du sein : un an après la loi, les patientes attendent toujours ses décrets et son financement
Promulguée il y a un an dans un consensus politique fort, la loi visant à réduire le reste à charge des soins spécifiques du cancer du sein reste lettre morte. Aucun décret d'application n'a été publié, laissant des milliers de femmes dans l'attente d'un soutien concret.
Le symbole est éloquent. Sur le site de l'Assemblée nationale, la fiche de suivi de la loi n° 2025-106 du 5 février 2025 indique froidement que 0% des textes réglementaires nécessaires à son application sont parus. Pourtant, le texte, adopté en plein "Octobre rose" et à grand renfort de communication politique, avait été salué comme une avancée majeure. La loi prévoit pourtant des mesures concrètes et attendues :
- La prise en charge à 100 % par l'Assurance maladie du renouvellement des prothèses mammaires externes et des sous-vêtements adaptés.
- Le remboursement des actes de dermopigmentation réparatrice (reconstruction de l'aréole par tatouage médical).
- La création d'un forfait spécifique pour financer d'autres "soins et dispositifs non remboursables" sur prescription, ouvrant la voie au remboursement de produits comme certaines crèmes hydratantes.
L'absence de décrets laisse ces promesses en suspens, renvoyant les patientes à la précarité financière et à la charge mentale de devoir se débrouiller par elles-mêmes. La Cour des comptes dresse un bilan accablant et rejoint le cœur des inquiétudes. L'immobilisme autour de cette loi intervient dans un contexte déjà très critique, mis en lumière par un rapport cinglant de la Cour des comptes publié fin janvier 2026. Les magistrats financiers ont passé au crible la politique de lutte contre le cancer du sein sur la dernière décennie. Leurs conclusions sont sans appel : le système présente de nombreuses lacunes et des inégalités de traitement inacceptables.
Un dépistage organisé en crise
La Cour note un recul préoccupant du dépistage organisé, pourtant "le plus efficace". Seulement 44 % des femmes de 50 à 74 ans y ont recours, loin de l'objectif des 65 %. Ce dispositif gratuit et avec double lecture des mammographies est concurrencé par le dépistage individuel, qui génère des dépassements d'honoraires et ne garantit pas la même qualité de lecture. "Des centres ne veulent pas rentrer dans le dépistage organisé, car le dépistage individuel est plus rémunérateur", a exposé le président de la chambre concernée à la Cour, pointant un "problème de santé publique".
Des inégalités territoriales et sociales criantes
L'accès aux soins, y compris les soins de support (psychologie, activité physique adaptée, socioesthétique), est très hétérogène. Les patientes des territoires d'outre-mer et des zones rurales sont particulièrement défavorisées. La Cour recommande notamment de rehausser les seuils d'activité pour la chirurgie afin de la concentrer dans des centres experts (au moins 150 interventions par an), une mesure qui pourrait améliorer la sécurité mais complexifier l'accès géographique pour certaines.
Le rapport chiffre le reste à charge moyen pour une patiente à 1 549 euros. Un coût qui pousse "les plus démunies" au renoncement aux soins, notamment pour des actes comme la reconstruction mammaire. La Cour rejoint ainsi le constat qui avait motivé la loi de 2025 : le besoin urgent de mieux financer les soins spécifiques et les séquelles. En l'absence d'application de la loi, le soutien repose encore largement sur le tissu associatif. Ces actions, bien que vitales, ne sont qu'un palliatif.
Les "soins de support" : un enjeu flou mais crucial pour la qualité de vie
La loi de 2025 a le mérite de mettre en lumière la notion de "soins de support", ces accompagnements non curatifs mais essentiels au bien-être pendant et après la maladie. Cependant, leur définition reste vague, ce qui complexifie leur encadrement et leur financement. Le rapport de la Cour des comptes insiste sur l'importance de l'activité physique adaptée, qui peut réduire le risque de récidive de 20 à 35 %. Il recommande aussi de généraliser le programme personnalisé de l'après-cancer (PPAC). Pourtant, deux ans après un diagnostic, une femme sur cinq en âge de travailler n'a pas repris son activité, illustrant le manque de suivi à long terme.
La question du remboursement de produits comme les crèmes hydratantes (pour lutter contre la sécheresse cutanée induite par les traitements) ou les vernis fortifiants pour les ongles est principale. Faut-il les considérer comme des cosmétiques ou des dispositifs médicaux ? Leur composition doit-elle être strictement contrôlée ? Le futur décret devra trancher ces points techniques, mais le temps presse. La balle est désormais dans le camp du gouvernement. Les ministères de la Santé et de la Sécurité sociale, ainsi que les agences sanitaires comme la Haute Autorité de Santé (HAS), doivent accélérer la publication des décrets et le déblocage des financements. La pression monte, portée par le double constat des associations et de l'institution suprême de contrôle des finances publiques.
Alors que le cancer du sein touche une femme sur huit en France, l'application effective de la loi du 5 février 2025 n'est plus seulement une question de technique juridique ou budgétaire. C'est une question de justice sociale, d'équité territoriale et de dignité pour des centaines de milliers de femmes qui ont déjà assez à affronter avec la maladie elle-même. L'État, qui a su voter une loi à l'unanimité, saura-t-il maintenant la rendre concrète ? L'attente, déjà trop longue, devient insupportable.

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