Tribune de Christiane Taubira : De ces minabilités médiatiques
Christiane Taubira réagit à la déferlante médiatique dans laquelle l'ancienne ministre a été prise au sujet d'un "petit-neveu" pris avec dix kilos de cocaïne à l'aéroport Félix-Éboué.
Ainsi, j'aurais un " petit-neveu " parmi les personnes interpellées dans le cadre des contrôles douaniers et policiers. Contrôles quotidiens, rigoureux, méticuleux, exhaustifs et ciblés.
Non, non, pas contre les narco-trafiquants, ces cadors de cartels, criminels et assassins dans la vraie vie avec leurs vastes champs de culture, leurs labos ultra-sophistiqués, leurs comptes bancaires multiples en paradis fiscaux, leurs complices haut-placés, leurs bagnoles de luxe, leurs jets, leurs maîtresses, leurs hommes de main, leurs domestiques, leurs villas…
Non, non, pas ça, il s'agit de contrôles visant les " mules ".
Les " mules ", vous connaissez ?
Il paraît qu'ils en interpellent des dizaines chaque jour, à chaque vol.
Donc, parmi ces " mules ", un jeune homme arrêté avec de la cocaïne, serait mon " petit-neveu ". Selon des médias qui, soucieux de bien informer, se donnent la peine de publier… MA photo.
D'où vient l'information ?
Il faut quand même imaginer un média - pas une feuille de chou ou un bulletin ronéoté tiré de nuit dans un appentis planqué dans l'arrière-cour d'un lycée - non, non, un vrai média, déclaré, qui reçoit des subventions d'État pour faire son travail d'information, un vrai journal vendu par toutes les voies du marché.
Donc, il faut imaginer que le service information de ce journal contacte le service illustration, pour réclamer une photo de… MOI.
Mais d'ailleurs, d'où leur vient l'information ?
Car quand même, il faut savoir ! On imagine.
Peut-on supposer un agent en uniforme de douane ou de police, zélé, consciencieux, soucieux que toute information importante soit publiée ? Il faut en plus, qu'il soit féru de généalogie. On peut l'imaginer, scrupuleux indicateur, pardon, minutieux informateur, appelant un correspondant, un envoyé spécial, un journaleux qui musarde, un plumitif de média autoproclamé carburant à la rumeur… Oui, nous avons de tout cela ici. Nous les connaissons. Eux, leur pedigree, leurs méthodes. Leurs arrière-pensées aussi. Qui nuisent pas mal au vrai journalisme. Heureusement, nous en avons également, des vrais journalistes.
Ici, nous vivons dans une espèce d'égalité à coups de canif
Autre hypothèse : l'appel d'un badaud. Désœuvré. Comme tout badaud qui se respecte. Un badaud qui aurait assisté à l'arrestation, à la vérification d'identité, à la consultation des archives d'état civil et de parenté… ou qui serait expert en généalogie. Ah, mais non, il n'y a pas de badauds dans cet aéroport. C'est d'ailleurs probablement le seul aéroport au monde où vous n'avez pas le droit de baguenauder.
C'est ainsi. Ici, nous vivons dans une espèce d'égalité à coups de canif. Dans toutes sortes de cas et situations, vous pouvez avoir comme ça des exceptions aux droits et libertés, qui font la règle d'inégalité.
Bref, mes ami.es, heurté.es, me pressent de riposter.
Je soupçonne mes ami.es d'avoir envie de lire des mots cinglants.
Sauf que je ne crois pas être d'humeur à gaspiller mes mots cinglants pour un tabloïd malodorant et ensignifyan (au sens créole du terme) comme " valeurs actuelles " (des guillemets pour éviter toute contamination) ou pour la pravda-Figaro du bd Hausmann.
Plus de huit ans déjà que je n'exerce plus de responsabilités ministérielles. Ils ne se remettent pas du sevrage !
Il est vrai qu'elles étaient si belles, les responsabilités que j'ai exercées ; si fortes et si justes, les batailles que j'ai livrées ; si éclatantes et durables, les actions que j'ai conduites ; si clairvoyants et remarquables les soutiens qui m'ont accompagnée.
Motifs de fierté ? oui ! de gloire ? ma foi… Je parcours le monde, et je dois en convenir : plusieurs de mes actions y rayonnent, et pleinement. Ben, oui…
D'aucuns s'interrogent sur leurs obsessions à publier MA photo… on me dit que ça ferait vendre. Vulgairement commercial, donc…
À moins que… se pourrait-il qu'ils me trouvent belle ? qu'ils aiment la caressante patine du temps sur mon visage ? Pas sûre qu'ils aient telle sensibilité artistique…
Racisme, mépris, arrogance ne sont pas que des mots
Pendant ce temps, évidemment, les sujets banals, chômage, pauvreté, services publics saturés, pillage aurifère, pénuries d'eau, insécurité quotidienne, vie chère… Le ciel peut attendre, disait le film.
On pourrait quand même se dire : tous comptes faits, une info, c'est une info… C'est ça, la démocratie. Sauf que… Qui n'a observé avec quelle diligence les noms de Guyanais sont jetés en pâture au moindre fait divers, dérisoire ou grave ? Qui n'a observé l'anonymat persistant de fonctionnaires indélicats, ou impliqués dans des faits divers, graves ou dérisoires, dès lors qu'ils n'ont pas de généalogie locale ? Qui n'a relevé la constance avec laquelle les entrepreneurs guyanais sont poursuivis, empêchés, jugés, condamnés, ruinés… avant de voir leurs condamnations très allégées, voire d'être acquittés ?
Racisme, mépris, arrogance, complexe de supériorité, endogamie, toutes ces choses qui, parfois, se traduisent par des votes, ne sont pas que des mots. Ce ne sont pas que des plaies de l'entre-soi. Ce sont des croyances et des préjugés qui inspirent des actes et des comportements.
Vous vous souvenez de ce policier qui revendiquait bruyamment son ascendance esclavagiste ?
Et ce Directeur qui ne comprenait pas pourquoi nous faisions autant d'histoires pour ce chien policier attaquant des Touloulou.
ICI, dans ce pays-ci, avec notre Histoire de Marrons et de molosses lancés à leurs trousses ?
Toutes choses considérées, franchement, vous admettrez avec moi que ces quelques minabilités médiatiques ne méritent pas mon émoi…
Zot, di mo, ès a dilo pou mouyé mo ?

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