Vivre avec l’orpaillage clandestin au quotidien sur les rives des territoires intérieurs
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OUEST

Vivre avec l’orpaillage clandestin au quotidien sur les rives des territoires intérieurs

Véronique NORCA

Reportage à Apagui, sur le Haut-Maroni, où le quotidien est largement impacté par l'orpaillage clandestin.

 En remontant le Haut-Maroni, les faits divers concernant l’orpaillage vous viennent tout de suite à l’esprit. La semaine dernière encore, une « importante saisie » a été faite du côté de l’Oyapock (voir notre article). On pense à l’orpaillage clandestin qui empoisonne le fleuve, la forêt et les êtres humains.

Bien sûr, les garimpeiros, on ne les croise pas sur l’eau (en tout cas pas en pleine journée). Ils savent éviter les grands axes fluviaux et se déplacent en quad à travers la forêt, sur les sentiers qu’ils ont eux-mêmes tracés.

Et puis il y a l’orpaillage légal côté surinamais qui fait sa part, tout aussi néfaste.

Cependant, tout rappelle que quelque chose ne va pas sur les veines de ce diamant vert qu’est l’Amazonie. Nul besoin de s’enfoncer haut sur le fleuve. Non loin d’Apagui, à environ deux heures de pirogue de Saint-Laurent : une sacrée saignée dans la forêt. Il y a juste un trou béant bordé de gigantesques monticules de sable. On ne sait pas ce qu’il s’y passe, mais on l’imagine. Il y a aussi ces barges bien alignées le long de la rive, dont les énormes moulins brassent le fond de l’eau pour faire remonter quelques pépites scintillantes.

C’est assez impressionnant à voir, toute cette force motrice entrainée par des groupes électrogènes alimentés au gasoil : pollution en vue. Parfois, on aperçoit des familles, dont l’espace de vie est aménagé au-dessus de la barge. Il ne s’agirait que des garimpeiros, ça serait trop simple ! La misère sociale et économique est l’un des moteurs de ce marché.
Plus de 50 000 € le kilo d'or
Au niveau de Providence, un orpailleur surinamais s’arrête pour échanger un peu avec des piroguiers français. Il explique qu’aujourd’hui, le kilo d’or se monnaie à plus de cinquante mille euros (52 943,90 € cours banque de France) et que le mois dernier il en a gagné soixante mille, après plusieurs mois de travail dans des conditions extrêmes. De quoi mettre sa famille à l’abri un moment.

Le coût de la vie a grimpé en flèche depuis le début de la crise sanitaire. Le prix du couac, l’aliment de base, a presque doublé en six mois. Alors, l'orpailleur surinamais explique qu'il travaille pour un "Chinois", qui a une grande concession un peu plus haut sur le fleuve.

Il lui fournit tout le matériel, la pirogue et le paye quatre cent euros pour le transport de marchandises. C’est bien inférieur au prix classique, mais il n’a ni papiers, ni diplômes, alors il prend ce qu’on lui donne. Heureusement avec la revente de l’or, il va pouvoir souffler un peu.
Le lit du fleuve change

Si l’orpaillage est une manne économique pour les populations du fleuve, le problème, c’est que ça dégrade aussi leurs conditions de vie. Pas besoin d’être expert pour s’en rendre compte.

D’abord, il y a la couleur de l’eau, jaunâtre, opaque et nauséabonde par endroit. Il y a de grandes quantités d’hydrocarbures qui flottent à la surface, mélangées au mercure et autres produits toxiques.

Une étude intitulée « Le mercure en Amazonie », menée par Jean-Pierre Carmouze,  Marc Lucotte et  Alain Boudou et publiée chez IRD éditions, fait état des effets néfastes de l’exposition aux vapeurs de mercure, chez les populations vivants à proximité des lieux d’extraction. « Les symptômes classiques relevant de la contamination par des vapeurs de Hg0 se manifestent dans le système nerveux central et les reins ».

Or, le fleuve, c’est la source première de subsistance : les gens s’y baignent, y lavent leurs vêtements, utilisent son eau pour cuisiner, y pèchent leur poisson. Pourtant, cette eau est clairement empoisonnée, et ce jusqu’en pays Wayanna. A quelques minutes de pirogue de Maripasoula, un capitaine amérindien explique que consommer le poisson du fleuve le rend malade certaines fois.

Ensuite, il y a le lit du fleuve qui change, avec les barges mobiles et/ou les forages sur l’autre rive. Conséquence directe pour les piroguiers : la modification des voies fluviales. Naviguer sur les fleuves n’est pas chose aisée, il y a comme des chaînes de rochers au fond de l’eau et lorsqu’ils dépassent à la surface, ils forment des sauts. Les piroguiers connaissent par cœur les passages à emprunter pour éviter les impacts avec ces rochers. Mais avec le sable qui tapisse en couches successives les fonds, il est plus difficile de passer à certains endroits. Les courants et les niveaux d’eau sont modifiés. La traversée en devient plus périlleuse et plus longue.

Enfin, il y a l’insécurité sous deux aspects :

• La criminalité : les orpailleurs clandestins se déplacent armés et entretiennent un climat de peur contre lequel les populations n’osent pas se rebeller (pollution, tapage nocturne, prostitution). Essayez de dormir à Maripasoula ou Grand Santi, quand en face, la musique des bars qui les accueillent, bat son plein jusqu’à trois heures du matin. Ça résonne jusqu’au fond des villages, faisant vibrer les murs des maisons.

• L’économie du quotidien : le niveau de vie ne cesse d’augmenter artificiellement de par la présence des orpailleurs et des fonctionnaires, qui ont des moyens beaucoup plus élevés que les locaux. On dira que c’est la loi de l’offre et de la demande, mais lorsqu’une bouteille d’eau et un sac de farine vous reviennent à près de huit euros à Taluen et Twenké, c’est difficilement défendable.

Quelle serait la solution ? La question reste posée, mais la réponse sera bien plus complexe que la planification de quelques « opérations harpie ».