Les 80 ans de la loi sur l'assimilation : « Le département c'est une absurdité, un artifice »
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Les 80 ans de la loi sur l'assimilation : « Le département c'est une absurdité, un artifice »

Propos recueillis par Gérôme GUITTEAU, g.guitteau@agmedias.fr
Christiane Taubira lors d'un déplacement à Sao Paulo a coordonné un livre sur l'Amazonie publié avant les débats de la COP 30 qui se déroule mi-novembre à Belém.
Christiane Taubira lors d'un déplacement à Sao Paulo a coordonné un livre sur l'Amazonie publié avant les débats de la COP 30 qui se déroule mi-novembre à Belém. • DANIEL ANTÔNIO/AGÊNCIA FAPESP

Christiane Taubira revient sur la loi qui a donné naissance aux départements d'Outre-mer et sur son avenir

Vous êtes dans les locaux de France-Guyane, pour parler départementalisation et de cet anniversaire qui est passé totalement inaperçu, les 80 ans du département en Guyane. Première question : pourquoi tout le monde s'en moque ?

Tout le monde s'en moque parce qu'il n'y a plus d'emprise. D'abord parce que ça a été un moment sans doute un rendez-vous raté. Bon, je pense que ce n'était pas un rendez-vous intelligent, mais il demeure que c'est une demande qui a été portée par d'éminentes figures politiques de Guyane, de Martinique, de Guadeloupe, de La Réunion, avec quelques oppositions d'ailleurs, des oppositions intéressantes, je pense notamment à celle de Paul Valentino, mais c'était un rendez-vous raté dans la mesure où, très, très rapidement, le subterfuge est apparu puisque la date d'application a été encore reportée, différée, et puis au fur et à mesure, les choses se sont diluées. Mais n'empêche que ce fut un grand moment, un moment crucial dans l'histoire de nos pays. Ce qui est étonnant, c'est que tout le monde retient Aimé Césaire, peut-être pour l'ambivalence de ces propos. On le connaissait comme poète.

« Cette demande d'intégration constitue un hommage de la France à son génie ». C'est la phrase d'Aimé Césaire...

C'est vrai qu'on n'a pas l'habitude d'entendre ça d'Aimé Césaire, il s'expliquera plus tard, et surtout de Gaston Monnerville, qui est passé totalement à la trappe : il est l'un des deux rapporteurs de la loi.

Avoir en même temps Monnerville et Aimé Césaire, rapporteurs du même texte, c'est étonnant ?

Pas tant que ça. Monnerville sera radical de gauche mais plutôt un peu centre-droit, peut-être centre-gauche mais Monnerville, ce n'est pas un foudre de guerre, ce n'est pas un homme de rupture. C'est un immense juriste, c'est un avocat brillant, c'est un humaniste incontestablement, mais ce n'est pas un homme de potentielle rupture. On attend davantage d'Aimé Césaire, une posture de rupture dans la mesure où c'est un immense poète, c'est un grand penseur, c'est un essayiste hors pair, parce que dans ce moment, il creuse la pensée politique, mais il le fait avec un tel lyrisme qu'en fait, il peut transporter. Donc de Césaire, on s'attend rétrospectivement à davantage de lucidité. On est quand même à la moitié du XXe siècle et il y a cette revendication qui est une revendication aliénante, y compris au moment où elle est proclamée. D'ailleurs, c'est une loi d'assimilation qui devient une loi de départementalisation. Mais c'est profondément aliénant. Pourquoi ? Parce que vous avez cité un extrait des propos de Césaire et Césaire, je crois même, dit à un moment, « alors que le reste de l'Empire bouge, alors que le reste de l'Empire menace en fait de se détacher, nous, nos populations demandent l'intégration. » C'est effectivement un hommage à la France, à la grande France Césaire n'est pas très à l'aise. Il s'en expliquera après d'ailleurs. Il va introduire quand même la dimension économique et la dimension sociale. Par exemple, il va dire qu'il faudrait que, par ce statut de départementalisation, les règles qui s'appliquent chez nous, nous permettent de casser les monopoles économiques. Il en parle déjà en 1946. Il parle aussi des lois sociales. On est en 1946, dix ans après le Front populaire. Le Front populaire en France a effectivement bouleversé le paysage juridique français en introduisant toute une série de lois de progrès social : la semaine de 40 heures, la journée de 8 heures, la semaine de congés payés. Le député guadeloupéen Valentino explique, de son côté, que les décisions qui sont prises, en 1946, par l'administration française ne sont pas adaptées à nos pays. Et pire, par l'administration centrale, parce que, de loin, elle ne connaît pas et ne comprend pas. C'est une opposition qui est fondée non pas sur un désir de rupture avec la France, mais sur la confiance en nous. Ce qu'il faut, c'est céder du pouvoir à nous, les élus progressistes.

D'ailleurs, avant la loi de 1946, il y a eu des propositions de loi pour la départementalisation...

Oui, il y en a eu plusieurs. On les retrouve même une première fois, à la fin du XVIIIe siècle, dans la Révolution. Il y a Gustave Franconie, ici, qui est député en Guyane et qui réclame déjà la départementalisation. Donc, c'est une aspiration ancienne parce qu'il y a eu un traitement particulier. Non pas qu'on ait été plus gâtés que les massacres qui ont eu lieu en Afrique, mais lorsque nous sortons de la traite et de l'esclavage, ici en Guyane et dans les Antilles, il y a une espèce de lien affectif qui est instauré par la puissance d'État elle-même. Les gouverneurs qui lisent l'acte d'abolition disent en substance que, bon, ça y est, maintenant, nous sommes tous frères, on oublie tout, nous sommes citoyennes et citoyens, tout va bien, etc. Cependant, il va y avoir les lois contre le vagabondage, il va y avoir toute une série de dispositions de contrôle des nouveaux libres pour s'assurer qu'ils continuent à assurer la richesse des propriétaires de plantations, ce qui ne marche pas bien en Guyane, mais qui va bien marcher dans les territoires insulaires, faute d'espace et faute d'alternatives.

Grâce à l'or et aux abattis, la Guyane se libère.

Absolument. La découverte de la pépite, c'est 1855, donc sept ans après l'abolition de l'esclavage ici. Et il y a la Ruée vers l'or, c'est-à-dire que, de toute façon, les nouveaux libres décident de ne pas rester sur les plantations. Il y en a qui s'éloignent déjà et qui commencent à s'installer sur le territoire, à cultiver des abattis, etc. Donc, il y a un mouvement massif. Les historiennes et les historiens en ont déjà parlé, notamment l'Association des professeurs d'histoire et de géographie. Il y a un mouvement massif qui se fait vers l'intérieur du territoire pour ne pas rester habitations. Et puis, la découverte de l'or, la perspective en plus de s'enrichir, en fait, très clairement, de se constituer des revenus, d'un patrimoine. On le voit parce que dans cette période-là, fin XIXe siècle, c'est Boris Lama qui le montre dans sa thèse. Les hommes les plus riches en Martinique et en Guadeloupe sont toujours békés. Et en Guyane, c'est Vitalo, l'ancien esclave devenu riche, qui a trouvé la mine Sarah-Bernhardt à Saint-Élie. Oui, mais voilà, parce qu'à partir de l'abolition, on a une trajectoire incomparable. Déjà, avant, elle n'était pas si comparable que ça, parce que le territoire est ce qu'il est, parce que le marronnage a pris une dimension, a atteint une échelle qu'il n'a pas pu atteindre dans les territoires insulaires qui sont exigus. Et il y a toujours une chasse aux marrons. Ici, elle aboutissait beaucoup moins.

Ce qui est étonnant, c'est que cet appel concerne l'égalité mais la France comprend l'assimilation, qui sont deux choses différentes ?

Oui, ce sont deux choses différentes, mais l'ambiguïté, elle n'est pas seulement en France, elle est aussi dans la demande qui est formulée par les élus de nos pays. Je ne veux pas porter de jugement de valeur. Me connaissant, je ne pense pas que j'aurais, à cette époque-là, adhéré à cette démarche, d'autant qu'il y a des bouleversements dans le monde. Il y a l'Indochine qui bouge. Donc, il y a des repères dans le monde et un de leurs arguments, c'est aussi de dire qu'il y a d'autres parties de l'Empire qui veulent se détacher. Donc, simplement, ce qui est déconcertant, c'est qu'on a des hommes extrêmement intelligents, des personnes instruites et cultivées, qui ne sont pas enfermées dans leur territoire. Ce sont des personnes qui voyagent, ce sont des personnes qui lisent. C'est quand même très étonnant, ce positionnement. Mais quand je dis ça, je ne porte pas un jugement de valeur. Je dis simplement qu'eux-mêmes sont obligés de s'en expliquer parce qu'il n'y a pas de cohérence avec ce qu'ils sont, c'est-à-dire des personnalités qui ont la capacité d'être des chefs d'État, des personnalités qui pourraient avoir l'ambition de dire : mon territoire, je le connais, je connais ma population, je connais mon histoire, je suis brillant, on pourra s'en sortir, je peux conduire mon peuple. On peut s'attendre à ça. Donc, il y a quelque chose, pour moi en tout cas, d'assez déconcertant.

L'inégalité se renforce avec la prime vie chère en 1954 pour les fonctionnaires...

C'est une grève dure, et qui dure. Et donc, c'est une revendication. Et ce processus, c'est l'engagement d'un processus d'inégalité structurelle.
La vie est chère aussi pour les ouvriers, elle est chère aussi pour les agriculteurs et aussi pour les dockers et les balayeuses de rue. Elle est chère pour tout le monde.
Et ça, ce combat-là, il n'est pas mené. Donc, les 40 % sont instaurés avec des avantages qui vont venir s'agréger avec d'autres primes. à l'époque, on s'amusait beaucoup de parler de la prime moustique, etc. Donc, il y a toute une série de primes qui vont venir s'agréger, augmenter les salaires et qui vont surtout transformer, bouleverser la sociologie. Parce que ce n'est pas seulement qu'on donne à une catégorie de personnes des avantages financiers, c'est qu'on crée sociologiquement des inégalités, des inégalités d'accès à une alimentation normale, équilibrée, d'accès à un logement correct.

L'inégalité foncière aussi...

Alors, le foncier, c'est une autre histoire parce que non seulement l'attribution est organisée par la loi, principalement des ordonnances et des décrets, mais c'est parce qu'on y est encore que je dis que c'est une autre histoire. Ça mérite un sujet en tant que tel, parce que nous sommes encore dans le sillage très, très actif de cette inégalité dans l'attribution foncière. C'est une inégalité structurelle qui pénalise massivement les Guyanais. Il est plus facile pour n'importe qui d'obtenir la terre en Guyane que pour les Guyanais. Et ça, ça s'identifie en termes d'étapes juridiques très précises.  Mais pour en revenir à cette inégalité structurelle qui dure aujourd'hui encore, et qui pour moi est issue vraiment de la garantie de cette loi, finalement. Elle est issue de la grève, mais incontestablement la loi lui offre un cadre juridique pour justifier que des fonctionnaires disent : nous, il faut qu'on ait le même niveau de vie qu'en France et, pour qu'on ait le même niveau de vie, il faut corriger par un sursalaire. Et pendant ce temps-là, vous avez les ouvriers qui sont payés 35 % de moins que leurs homologues dans l'Hexagone. Cela illustre la ruse gouvernementale sur soi-disant cette départementalisation. C'est-à-dire que la Constitution d'octobre 1946, dans son article 73, va énoncer très clairement l'identité législative. Peu de temps après, il va y avoir l'instauration du Bumidom. Donc, on est dans une série de dynamiques qui vont créer une inégalité salariale importante dans nos pays entre les fonctionnaires qui viennent de France, mais pas que. Il faut reconnaître que les fonctionnaires guyanais, martiniquais, guadeloupéens, réunionnais bénéficient de ces 40 %, mais une inégalité avec les autres catégories professionnelles et sociales. Et puis, évidemment, structurellement, une inégalité de conditions de vie. Et ça, ça dure jusqu'à aujourd'hui.

Pourtant, la Guyane ne possède pas d'élite de hauts fonctionnaires, de médecins etc...

On a vu décliner la présence des Guyanais dans la fonction publique et notamment dans les postes de cadre, les postes de catégorie A, les postes de catégorie B. Les Guyanais ont décliné, non pas parce qu'il y a moins de Guyanais diplômés. Il y en a plus, on va davantage à l'école, on va plus loin à l'école. Les générations sont de plus en plus brillantes. Elles font de plus en plus la démonstration de leur capacité et de leur qualité. Mais simplement, ça devient de plus en plus difficile de pouvoir rentrer chez soi. On n'est pas systématiquement prioritaire. Et puis, on est affecté ailleurs. On commence à construire sa vie ailleurs et puis on reste ailleurs. Donc, il y a tous ces effets pernicieux qui sont liés à des mécanismes dont on peut dire qu'ils ne sont pas cyniques ni sadiques. Ils ne sont pas faits pour écarter les Guyanais de chez eux. Mais les effets font que, progressivement, les Guyanais, Martiniquais, etc., ont été éloignés de chez eux.

Que pensez-vous de mettre les aides sociales au  niveau de la vie chère et donc de les augmenter de 40 % ? C'est une idée mise en avant par la Fondation Jean-Jaurès ?

C'est juste une question de justice sociale ; ensuite, de bonne gestion d'un territoire. Si la vie est chère, elle est chère pour tout le monde, parce que tout le monde va faire ses courses dans les mêmes endroits. La pauvreté génère une mauvaise alimentation, une mauvaise hygiène de vie, donc des problèmes de santé et donc la question des services publics, etc. 

Ce département si décrié chez nous, a été appelé de ses voeux par les Mahorais. ils l'ont obtenu en 2013. Et de suite, on voit les mêmes frustrations en naître...

Inévitablement. On ne peut pas lutter, en tout cas on ne peut pas gagner définitivement contre la géographie. Ça n'a pas de sens. L'enfer des départements à 10 000 kilomètres, des territoires qui sont dans un environnement géographique, géopolitique, géoculturel complètement différent, c'est une absurdité. C'est un artifice. Alors, la politique, ça crée des artifices parce qu'on peut dire : oui, on consolide une fraternité, même s'il y a 10 000 kilomètres. Ça peut se concevoir, mais on ne peut pas imaginer que ça va rouler comme sur du billard. Ce n'est pas possible. Il faut constamment des correctifs, il faut constamment des compensations. Il faut constamment des politiques publiques qui apportent du carburant dans tout ça. Donc, quand on pense qu'on va avoir le dernier mot contre la géographie et qu'on va laisser rouler les choses, ça ne marche pas. A Mayotte, c'est pareil. Mayotte était dans un archipel en 1975. Pour des raisons qu'on connaît, il y a un excellent livre de Rémi Carayol sur Mayotte, Département, colonie. On connaît les mécanismes. On connaît les positionnements de certaines élites. On connaît toutes les manigances qui ont été montées, etc. Donc, on sait comment on arrive à aveugler les populations. La départementalisation, c'est pareil. On a fait miroiter aux gens qu'il y aurait un ajustement des infrastructures, qu'on aurait de l'eau potable, des infrastructures d'assainissement, qu'on aurait des hôpitaux publics partout, alors qu'il n'y avait pas de dispensaires, y compris dans les capitales. Donc, c'est normal que les gens se disent : oui, on aura la sécurité sociale, on aura les allocations familiales. C'est normal que les gens disent : oui, moi, je veux être Français. Je ne veux pas être Saint-Lucien parce qu'à Sainte-Lucie, à côté, il n'y a pas tout ça. Mais c'est logique. Sauf que c'est une arnaque. Les étapes suivantes montrent à quel point ce fut une parenthèse absurde, et quand je dis une parenthèse absurde, ça n'est pas un jugement de valeur. Je ne suis pas en train de dire que les gens ont fait des choses absurdes. C'est absurde en termes de raisonnement, en termes de géopolitique, en termes de politique publique. Et puis, comment allait le monde à l'époque ? Enfin, je veux dire qu'il y a des grandes conférences internationales. Il y a une conférence à Bogotá, quelques années après, deux ans après, en 1948, qui demande que disparaissent de toutes les Amériques les forces coloniales et puissances coloniales européennes. C'est ça, une des grandes conclusions de la conférence de Bogotá. Il y a beaucoup à dire sur ce qui s'est passé après, aussi bien sur le statut spécial voulu par le PSG, l'autonomie. Et même l'élection [législative] de 1993, c'est quelque chose qui mérite vraiment une autre émission.

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