La créolisation en Guyane (1/2)
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Histoire

La créolisation en Guyane (1/2)

Boris LAMA, docteur en histoire
Atipa vu par Tyséka Castor dans sa bande dessinée qui se fonde sur le premier roman en créole.
Atipa vu par Tyséka Castor dans sa bande dessinée qui se fonde sur le premier roman en créole. • TYSÉKA CASTOR

Nous vous proposons, ici, de renouer avec nos « pages Débats », en nous envoyant vos tribunes, vos prises de position, vos avis à l'adresse france.guyane@agmedias.fr. Retrouvez ici une tribune du docteur en histoire, Boris Lama qui pense la question coloniale et revient sur la genèse des Créoles en Guyane.

La catégorie politique de peuples autochtones jouit d'une reconnaissance remarquable dans le droit international, et permet à ces peuples de sortir de la marginalité. Toutefois, nous estimons que le concept d'autochtonie, tel qu'il fut conçu, ne tient pas compte des autres ethnogenèses du continent américain. C'est le cas de l'ethnogenèse des Créoles guyanais qui constitue une nouvelle forme d'autochtonie en Amazonie.

D'où vient le mot créole ?

Dans son dictionnaire critique et étymologique de la langue castillane et hispanique, le linguiste et philologue espagnol, Joan Corominas, affirme que le mot espagnol criollo dérive

du portugais crioulo, terme construit à partir du verbe criar, créer ou élever en français. À l'origine, il désigne les enfants des Africains nés dans les colonies. Ce terme se répandant dans les colonies espagnoles, il conserve cet usage, l'historien John Lockart signale à cet effet que

jusqu'en 1560, « tout nègre né en dehors d'Afrique est considéré comme Créole, y compris ceux

nés en Espagne ».

Vers la fin du 16e siècle, le terme subit un déplacement lexical. Garcilaso de la Vega (1539-1616) un Métis inca/espagnol du Pérou, se considérant lui-même comme créole, livre ce témoignage en 1609 qui illustre cette modification sémantique : « Les enfants des Espagnols qui sont nés aux Indes sont appelés criollo ou criolla; les nègres donnaient ce nom aux enfants qui leur étaient nés aux Indes, pour les distinguer de ceux qui étaient nés dans la Guinée, leur patrie... les Espagnols ont emprunté d'eux ce nom. »

La singularité  des Créoles guyanais

Il y a lieu de faire une distinction entre d'une part la « créolisation  » en tant qu'idée ou théorie du monde, telle qu'elle est élaborée par des écrivains comme Glissant ou les fondateurs du mouvement de la Créolité, et d'autre part, la créolisation en tant que processus historique, étudié par les sciences humaines et sociales. C'est en effet, au travers des faits sociohistoriques que l'on peut saisir l'ethnogenèse des peuples créoles des Amériques, le terme « ethnogenèse », renvoyant au processus de formation d'un groupe humain, dont les membres partagent des traits culturels communs.

Dans son étude sur la société de plantation de la Jamaïque, l'historien barbadien Edward Kamau Brathwaite (1971), montre que l'île voit de 1770 à 1880, l'émergence d'une société qui n'est ni africaine, ni européenne mais créole. Citons, parmi les nombreux anthropologues ayant traité de la colonisation, l'allemande, Jacqueline Knörr (2008) qui analyse la créolisation comme un processus « d'ethnicisation et d'indigénisation » dans lequel des peuples divers constituent une nouvelle identité, ayant pour piliers des racines communes, des pratiques culturelles singulières et un heimat, terme allemand difficilement traduisible en français, mais qui signifie le sentiment d'appartenir à un espace géographique vu comme une patrie commune, et dans l'équivalent en créole guyanais pourrait être l'expression Koté nou lombri planté.

En effet, il est indéniable que l'émergence de la population créole de Guyane doit être analysée au travers de ces grilles d'analyse. Les nécessités de communication entre esclaves et maîtres donnèrent corps à la langue créole. Ainsi, à partir de la seconde moitié du 17e siècle prend naissance une nouvelle culture - le langage étant un facteur déterminant de l'identité - dans le cadre de l'habitation esclavagiste.

La Guyane constitue ainsi un heimat pour les Créoles guyanais : leur identité tire ses racines dans les apports africains, amérindiens et européens. Les pratiques musicales (lire les travaux de Monique Blérald, Marie-Françoise Pindard, Appollinaire Anakesa) la langue, l'art culinaire, la philosophie (les proverbes Dolo), la pharmacopée sont autant d'éléments culturels singularisant les Créoles Guyanais. 

Le glas de l'aristocratie blanche

En 1832, Flavin Leblond, mulâtre libre se revendique comme « créole de Cayenne. » Il se dé-racialise en se mettant à égalité avec les blancs créoles les seuls ayant le droit de s'autodésigner sans ajouter de marqueur racial. En effet, porter le nom créole sans y ajouter une taxinomie raciale revient à se donner une légitimité politique. On montre que l'on est enfant du sol américain, et ainsi apte à participer aux affaires publiques.

À la différence des Antilles françaises, l'abolition de l'esclavage de 1848 sonne le glas de l'aristocratie blanche, cette dernière tout au long de la seconde moitié du 19e et du début du 20e s'éteint progressivement. Dans ce contexte où la citoyenneté et les institutions politiques font leur apparition au cours du siècle, seul le Littoral s'inscrit dans le champ politico-administratif français. La présence de la France dans l'Intérieur est plus nominale qu'effective, les populations sont des « sujets français » et vivent selon leur propre système politique.

Ainsi les non-blancs, noirs et mulâtres ont tout le loisir de s'approprier l'ethnonyme créole et de s'identifier au territoire en tant que « Guyanais » chose qui n'était réservée qu'aux seuls blancs. Les Créoles Guyanais durent batailler ferme pour l'obtention de droits politiques dans le cadre contraignant de la législation coloniale.

Pour l'heure et pour conclure sur cette partie, notons que le mot créole fut toujours utilisé comme ethnonyme, du temps de l'esclavage et après. Il est ainsi abondamment employé dans le premier roman écrit en langue créole, Atipa.

L'apport africain indéniable

L'apport africain à la Guyane est indéniable. Les hommes et femmes qui ont été achetés en Afrique, puis mis en servitude sur ce territoire, ont imbibé la terre de Guyane de leur sueur et de leur sang. Toutefois, comme dans les autres territoires américains, les enfants qu'ils mirent au monde n'étaient plus africains. Ils étaient Créoles, enfants du sol américain.

La créolisation s'est accentuée avec le temps et avec les autres racines de l'identité créole, outre celles citées plus haut, notons les Asiatiques et les autres populations d'Amériques, plus spécifiquement de l'Amazonie et de la Caraïbe.

Un discours anti-créolisation fait son apparition depuis la fin des années 70, une posture émanant principalement de certains militants anticolonialistes. Il est d'abord juste de dire qu'ils ont contribué grandement à la valorisation des faits culturels guyanais, qui furent méprisés durant l'ère de l'assimilation.

Mais face à l'échec de leur projet politique d'indépendance nationale, ces derniers estiment implicitement que le Créole est ontologiquement [ce qui est en rapport avec l'être, par opposition au paraître] responsable de cet échec ; il est dans le jargon anticolonialiste un « aliéné », un être étranger à lui-même. Pour eux, étant le produit de la société d'habitation, l'individu créole est porteur en lui de représentations du monde largement eurocentrées.

Les anticolonialistes ont dès lors cherché un contre-modèle à la créolisation. Le prochain article reviendra sur ce contre-modèle.

Le docteur en histoire, Boris Lama, vient de publier sa thèse « Pouvoir colonial, figures politiques et société en Guyane française (1830-1910) » chez Ibis Rouge.
Le docteur en histoire, Boris Lama, vient de publier sa thèse « Pouvoir colonial, figures politiques et société en Guyane française (1830-1910) » chez Ibis Rouge. • GG

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