En tant que députée, vous vous rendez régulièrement dans les communes de l'intérieur et les zones isolées. Dernièrement, vous étiez à Trois-Sauts, que retenez-vous de cette visite ?
C'est vrai que Trois-Sauts est l'endroit le plus isolé de Guyane, aucun autre endroit n'est aussi éloigné de sa commune d'attache. C'est là qu'on découvre le vrai éloignement parce qu'il y a la distance, mais aussi le dénuement dans lequel vivent nos compatriotes sur place. Disons les choses, il y a toujours un sentiment de culpabilité quelque part après ce genre de visite. On se rend compte qu'il n'y a pas d'électricité, pas assez de points d'eau potable, que pour la moindre démarche administrative il faut au moins huit ou dix heures de pirogue... Les habitants ont des exigences vraies, liées aussi à la préservation de leurs traditions, mais je ne les trouve pas suffisamment vindicatifs. Cela accentue ce côté coupable...
Selon vous, ce manque de revendications explique-t-il que les mêmes demandes reviennent sur le tapis régulièrement sans que les choses n'évoluent ?
C'est difficile à dire. J'aurais tendance à dire que oui, mais c'est trop facile. En fait, j'espère bien que ce n'est pas le manque de revendications de leur part mais plutôt leur éloignement qui fait que la pression n'est pas assez vive sur les décideurs, dont je fais partie d'une manière ou d'une autre. Je fais souvent le rapprochement avec le reproche que l'on fait à Paris. Ici, on dit que toutes les décisions sont prises là-bas, mais sur le haut Oyapock et dans l'intérieur en général, on fait le même reproche à Cayenne. En tous les cas, c'est vrai que tant que le décideur ne sent pas la pression directement dans son dos, il a du mal à trancher.
Le problème des communes isolées serait donc uniquement d'ordre géographique ?
Non, bien sûr, il y a aussi le fait que la Guyane n'a pas les moyens de la politique qu'il faudrait mettre en place pour nos 90 000 km2. On a des moyens qui ne sont même pas égaux à ceux de la Martinique et de la Guadeloupe alors qu'on a un territoire dix fois, vingt fois, trente fois plus grand. Si nous habitions tous sur le littoral, bien sûr, ce serait plus facile pour tout le monde. Répondre à une même demande à Cayenne et à Trois Sauts, c'est compliqué parce que financièrement, toutes les collectivités de Guyane confondues n'en ont pas les moyens. Si on les avait, la situation dans les communes de l'intérieur serait inadmissible. Le manque de moyen fait que cela reste intolérable mais il y a une vraie raison.
Les choses ne vont-elles pas plus vite sur le Maroni que sur l'Oyapock du fait d'une population plus importante et de bassins de vie plus nombreux ?
On a tendance à comparer les deux, je pense à raison, parce que ce sont les deux fleuves frontaliers. C'est vrai que la densité de population n'est pas la même mais les voisins ne sont pas les mêmes non plus. Le Surinam est comparable à la Guyane alors qu'il n'y a pas de comparaison possible avec le Brésil ou même avec l'État d'Amapá, ni en surface, ni en démographie.
Effectivement, sur le Maroni, les choses avancent un peu plus vite mais pas beaucoup plus. Si on prend l'électrification, la scolarité, les déplacements ou le logement, nous sommes toujours interpellés sur ces quatre sujets-là, que ce soit sur l'Oyapock ou sur le Maroni. Cela reste un problème de moyens.
Ces sujets soulèvent aussi la question du déploiement des services publics...
Et on en revient à la dimension du territoire : 90 000 km2!
L'État ne se donne pas les moyens et les collectivités territoriales n'ont pas les moyens de déployer partout des services publics. Par exemple, pourquoi les communes de Maripa-Soula et de Camopi n'ouvrent-elles pas des annexes plus proches des habitants éloignés ? Il n'y a pas non plus de tournée régulière. Je crois qu'on a oublié d'être mobile, mais ça, c'est le problème du système français, trop centralisateur. Au niveau de la justice, le gouvernement a fini par le comprendre et on a aujourd'hui des permanences mobiles de la justice, le tribunal de Cayenne se déplace à Maripa-Soula. On ne peut pas mettre de la permanence partout, mais il faut de la présence, et pour cela il faut savoir être mobile. Je crois que la nécessité doit faire loi en Guyane et il faut progresser là-dessus. On peut imaginer qu'un agent de la commune de Camopi passe deux jours par mois à Trois-Sauts et s'occupe des papiers administratifs des citoyens. Pour Maripa-Soula pareil. Personne ne voudrait faire deux jours de pirogue pour un simple papier d'état-civil. La mobilité est la clé de la réponse aux citoyens des zones éloignées.
Vous semblez mettre les communes au premier plan, sont-elles les premiers acteurs de leur propre désenclavement ?
Les communes sont là pour répondre aux besoins des citoyens. L'État français, la République, sont basées sur les communes. Si on glisse en demandant à une autre institution de se substituer aux communes, alors on risque d'être dans le déni de République. Cela veut dire aussi qu'il faut se poser la question des moyens financiers et humains dont disposent ces communes.
Vous évoquez beaucoup les moyens, dans une situation où ils semblent manquer cruellement. Comment mettre en place cette fameuse mobilité ?
Il faut mutualiser les moyens, cela paraît indispensable pour répondre au mieux aux habitants isolés. Mais attention, mutualiser ne veut pas dire réduction des moyens, cela signifie : comment je concentre mes efforts pour que les services publics puissent être accessibles par tous les citoyens. Et ceci est valable à tous les niveaux. Si je fais une pirogue pour me rendre dans un écart, je peux emmener une assistante sociale de la Caf, un agent du Pôle emploi, etc. On peut alors rester trois jours sur place et répondre à toutes les questions. La mobilité et la mutualisation des moyens, voilà deux mots qui sont de plus en plus d'actualité en Guyane.
Les infrastructures, comme cette parabole ou encore les panneaux solaires installés il y a des années (lire notre édition du jeudi 8 juillet) sont souvent laissées à l'abandon. (ASM)