ARTICLE PARU LE 08/01/05
En haut lieu, les chrétiens célestes dénoncent des dérives
Le chef du diocèse de France de l’église du Christianisme céleste qualifie de « choquants et anti-chrétiens » les rites de désenvoutement pratiqués dans la paroisse de Maurice Saint-Pierre à Cayenne. Une manière de protéger son mouvement après la mort, lundi, d’un adolescent de 15 ans.
Alors que les responsables locaux de l’église du Christianisme céleste se murent dans le silence, leur supérieur national condamne les sévices infligés à Roger, un adolescent de 15 ans mort à Cayenne lundi après trois jours de désenvoutement violent.
Mickaël Habo Sobowalé, le chef du diocèse de France du mouvement a estimé, mercredi matin au cours d’un entretien téléphonique accordé à France-Guyane, que les actes qui ont pu conduire à la mort du jeune Roger, sont « choquants et anti-chrétiens ».
Il a réprouvé les méthodes utilisées par le responsable de la paroisse Saint-Gabriel, Maurice Saint-Pierre, pour « désenvouter » l’adolescent. « On n’attache pas les gens à une croix ! Nous avons condamné ceux qui ont crucifié Jésus Christ, alors comment pourrions-nous, à notre tour, crucifier les gens, s’interroge Mickaël Habo Sobowalé. C’est la première fois que j’entend parler de ce genre de pratiques. Et pourtant j’ai 52 ans et je suis né dans l’Église. »
Réagissant à la mise en examen et au placement en détention de Maurice Saint-Pierre, le chef du diocèse a estimé qu’il fallait « s’en remettre à la justice pour découvrir la vérité sur ce drame et punir les responsables. » Mickaël Habo Sobowalé a également présenté ses « condoléances à la famille de la victime ».
Dissidences
Les liens entre Maurice Saint-Pierre et cette église aux dimensions internationales semblent plutôt embarrassants. Mickaël Habo Sobowalé affirme avoir perdu tout contact avec lui « depuis cinq ans ». Son seul interlocuteur en Guyane est Rémy Assogba, le responsable de la paroisse Grâce de Dieu, dans la cité Bonhomme.
Maurice Saint-Pierre se serait en effet rapproché d’une branche dissidente de l’église du Christianisme céleste. Des dissenssions apparues à la mort, en 1985 au Bénin, du fondateur de ce mouvement religieux issu du protestantisme, Joseph Oschoffa.
Les fidèles ont attendu en vain un successeur à leur pasteur, qui devait être « béni par l’esprit ». A défaut, ils se sont résolus à élire un nouveau chef spirituel. Les membres de la famille Oschoffa se sont disputés le leadership de l’église. Finalement, deux appareils dirigeants ont vu le jour : l’un au Bénin, l’autre au Nigéria. Maurice Saint-Pierre se serait ainsi rapproché de la branche béninoise.
Les textes à la lettre
Après la mort de Roger, le responsable en France de cette tendance, Pierre Aloko, a mandaté son président du comité directeur pour une mission d’inspection en Guyane. Ce missionnaire a débarqué à l’aéroport de Rochambeau mercredi après-midi pour soutenir les fidèles et rappeler quelques règles rituelles. Car les méthodes violentes utilisées par Maurice Saint-Pierre et ses proches pour exorciser les fidèles sont, semble-t-il, une exception malheureuse toute tendances confondues.
Comme l’explique le chef d’une paroisse de la région parisienne, Jonas Ahoyo, il s’agirait d’une mauvaise interprétation des textes officiels.
« Dans notre église, on parle de « fouetter avec les sangles ». Mais cela ne veut pas dire que l’on frappe la personne physique. C’est uniquement spirituel, symbolique. » Le fondateur du mouvement avait lui-même constaté des dérives durant les scéances de désenvoutement, avant d’interdire formellement en 1972 toute violence durant les cérémonies. « Il considérait que cela frisait le charlatanisme, explique Jonas Ahoyo. Mais il existe des gens dans notre église qui continuent de le faire. Le responsable de la paroisse doit refuser ces déviances ! » Dans le cas de la paroisse Saint-Gabriel, Maurice Saint-Pierre aurait plutôt donné le mauvais exemple en appliquant les textes sacrés à la lettre.
« Accident de travail spirituel »
Les cérémonies de désenvoutement font partie de la tradition des chrétiens célestes. Mais la plupart des pasteurs savent en définir les limites. « Quand on amène un malade à l’église, nous devons nous assurer qu’il est passé par l’hôpital, explique Jonas Ahoyo. Les crises d’épilepsie ne se guérissent pas avec des séances de désenvoutement. »
Après le drame qui a coûté la vie à un adolescent de 15 ans, lundi dernier à Cayenne, c’est « l’église du Christianisme céleste toute entière qui est en difficulté », admet Jonas Ahoyo. « Mais nous ne sommes pas une secte, martèle l’évangéliste. Comme dans l’église catholique, on vient librement et on part librement. » Une mise au point insistante qui vise peut-être à prévenir des mesures coercitives de l’administration contre son mouvement. Mais à en croire le directeur de cabinet du préfet le risque n’est pas imminent. En attendant, de respectables chrétiens célestes présentent la mort de Roger comme « un accident de travail spirituel. »
Denis Vannier
De respectables chrétiens célestes présentent la mort de Roger comme "un accident de travail spirituel" (08/01/05)
ARTICLE PARU LE 12/01/05
Chrétiens célestes : cas isolé ou dérive sectaire ?
De nouveaux témoignages mettent en cause le fonctionnement de l’église du Christianisme céleste, où un adolescent est mort des suites d’un rituel violent. Un homme aurait été séquestré, en 2000, au même endroit.
Le drame du jeune Roger a ouvert une boite de pandore qui menace de plus en plus l’église du Christianisme céleste. Les témoignages sur le fonctionnement de la paroisse Saint-Gabriel, l’une des trois églises guyanaises du mouvement, dirigée par Maurice Saint-Pierre jusqu’à sa mise en examen pour homicide involontaire, font apparaitre des dérives sectaires.
Plus grave : il existerait des précédents aux violences exercées contre l’adolescent de 15 ans au début du mois. Nos confrères de Radio Guyane ont ainsi diffusé, lundi, le témoignage d’un homme qui affirme avoir été séquestré par Maurice Saint-Pierre et ses fidèles il y a quatre ans. Il a transmis son récit sous couvert de l’anonymat, par peur de représailles. C’est son cousin qui l’aurait amené à l’église, contre sa volonté, afin de l’aider à faire revenir son épouse par la prière. On lui aurait lié les mains et les pieds en lui imposant des rituels religieux. Il se serait finalement enfuit après avoir exigé sa libération.
Selon Radio Guyane, cet homme a porté plainte au commissariat il y a quelques mois. Mais selon la police, cette affaire aurait fait l’objet d’un simple signalement sur la main courante. S’il n’a pas été donné suite à sa visite, c’est parce que l’intéressé « tenait des propos incohérents ». L’histoire du « farfelu » est devenue beaucoup plus crédible après la mort de Roger, même si la véracité de son histoire n’a pas encore été confirmée.
Les enquêteurs ont élargi leur champ de recherche à l’ensemble de l’église du Christianisme céleste, notamment aux deux autres paroisses (celles du quartier Bonhommes et de Macouria). Malgré les réactions effarouchées des responsables religieux au niveau national, l’affaire des Chrétiens célestes « déviants » pourrait devenir celle de l’église du Christianisme céleste. Si le mouvement porte en lui les germes d’un fanatisme violent, il risque même une interdiction pure et simple.
D.V.
ARTICLE PARU LE 07/01/05
La réponse judiciaire aux dérives sacrées
Six personnes, dont le chef spirituel de l’église du Christianisme céleste, ont été mises en examen mercredi après la mort d’un adolescent. Le temple de la cité Césaire, où Roger a subi son dernier calvaire, est fermé et placé sous scellés.
Trois jours après la découverte du corps d’un adolescent dans une église du Christianisme céleste, à Cayenne, le juge d’instruction a prononcé six mises en examen, mercredi. La veille, Le procureur, Claire Lanet, avait ouvert une information judiciaire pour violences volontaires et non-assistance à personne en danger.
Quatre personnes, dont les deux responsables du mouvement Maurice Saint-Pierre, sa compagne Denise Anatole, et deux fidèles, ont été mises en examen du chef de « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Le juge d’instruction a retenu les deux circonstances aggravantes requises par le procureur. Les quatre auteurs présumés de l’homicide ont agit ensemble, et ils connaissaient la fragilité de la victime. Ils risquent 20 ans d’emprisonnement.
Deux autres hommes, de simples fidèles, ont été mis en examen pour ne pas avoir, volontairement, empêché le crime.
La mère de la victime a, elle aussi, été présentée au juge. Atteinte d’un malaise, elle a dû être transportée à l’hôpital. Aucun chef de mise en examen n’avait, de toute façon, été retenu à son encontre par le procureur de la République. Elle n’aurait pas assité aux sévices subis par son fils.
La suite de l’instruction pourrait aboutir à un renvoi de l’affaire devant la cour d’assises ou à un non-lieu.
Désenvoutement
Roger, âgé de 15 ans, souffrait de crises d’épilepsies. Il était suivi par un médecin, qui lui prescrivait un traitement médical. Mais il n’avait jamais jugé utile de l’hospitaliser. Selon les auditions, la mère de l’enfant se serait inquiétée de ses crises de plus en plus violentes. Doutant de l’efficacité des médicaments, elle serait alors entrée en relation avec les responsables de l’église du Christianisme céleste, qui ont accepté de « guérir » Roger. Mais leur diagnostic est plutôt hâtif : l’enfant est « habité par le diable ». Au sein de l’église l’homme chargé d’extirper le mal est la plus haute autorité du mouvement en Guyane : Maurice Saint-Pierre, par ailleurs cadre aux services techniques de la ville de Cayenne. Il s’attribuait le pouvoir d’« identifier le malin et de désenvouter ».
C’est Maurice Saint-Pierre qui a alerté le Samu, lundi matin, trois jours après avoir accueilli Roger, en constatant qu’il ne se réveillait pas. L’enfant ne respirait plus et ses tentatives de réanimation avaient échoué. Les médecins n’ont pu que constater son décès.
Attachée à une croix
Le résultat de l’autopsie effectuée mardi donne à peine la mesure du calvaire de Roger. L’enfant portait des érosions cutanées à la base du cou, un important hématome à l’œil droit et en plusieurs endroits du crâne. L’examen des poumons a également révélé des séquelles qui indiquent soit une noyade, soit un étouffement. Les prélèvements doivent être analysés en France afin de vérifier les constats du médecin légiste. Mais selon l’hypothèse la plus crédible, Roger serait mort étouffé.
La séance de désenvoutement de Roger a débuté vendredi soir, à la demande de sa mère. Mais il n’a cessé de protester, de se débattre et d’exiger sa libération. Les deux responsables de l’église, Maurice Saint-Pierre et Denise Anatole, assistés de deux fidèles, ont attaché l’enfant à une croix en bois posée au sol sur un drap blanc. Le corps de Roger portait encore, lundi matin, les traces des liens aux poignets et aux pieds. Parce qu’il criait, au point d’alerter des voisins, l’enfant a été bâillonné. D’abord avec du ruban adhésif, puis un morceau de tissu noué à deux reprises au niveau de la bouche. Ses bourreaux-guérisseurs l’ont frappé avec des rameaux, avec une sangle et avec la main. Durant presque trois jours, Roger est resté l’otage de cette cérémonie violente, passant au moins une nuit entière sanglé à sa croix.
Temple sous scellés
Jusqu’à présent, l’église du Christianisme céleste (organisée en trois parroisses de Cayenne à Macouria) n’avait jamais fait parler d’elle dans la chronique judiciaire. Elle compte parmi ses fidèles des personnalités guyanaises en vue. Des témoins ont cependant expliqué aux policiers que ce genre de cérémonies de désenvoutement n’avait rien d’exceptionnel. D’autres personnes ont déjà été attachées à la croix sans leur accord… Mais aucun des témoins ne se souvient d’enfants battus dans cette église.
Jusqu’à nouvel ordre, les portes du temple de la paroisse Saint-Gabriel, dans la cité Césaire, resteront closes. Le juge d’instruction a exigé la pose de scellés sur le bâtiment, afin de laisser les lieux en l’état durant l’instruction. Les fidèles pourraient se reporter sur les deux autres églises du mouvement, dans la cité Bonhomme et à Macouria.
Les quatre adeptes du Christianisme céleste étaient-ils persuadés d’avoir attaché et frappé le « malin » pour le faire sortir du corps de Roger ? Ont-ils conscience de la gravité de leurs actes ? Qu’en pensent les fidèles ? Difficile d’obtenir des réponses. La médiatisation de cette affaire a fortement déplu aux fidèles, qui ont accueilli très froidement les journalistes qui s’approchaient de l’église de la cité Césaire. Les deux avocats qui assistent l’ensemble des mis en examen, Etienne-Yves Barrat et Robert Robeiri, se sont refusés à tout commentaire, mercredi après-midi.
Denis Vannier
Gauthier Horth