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Annamites : « La France a volé la jeunesse de mon père! »

Daniel SAINT-JEAN France-Guyane 19.02.2011

La communauté des Annamites réunie devant son local au village chinois de Cayenne. La majorité d'entre eux ont connu le bagne de Tonnégrande. ( DR)

La décision d'envoyer des Annamites en Guyane remonte à janvier 1931. Le bagne de Tonnégrande est le dernier lieu de mémoire de ces Indochinois déportés à cause de leur engagement politique. Parmi ceux-ci, Paul Lai Van Cham, qui fut sur l'île du Diable...

Les photos en noir et blanc et sépia défilent entre les mains d'Antoine Lai Van Cham... Des souvenirs de famille, de son père, Paul, mais aussi de l'histoire de la Guyane, quand les Annamites libérés du bagne s'installèrent dans le quartier de la Crique à Cayenne, en 1946... au village chinois. « Mon père est né vers 1899 au Tonquin... Il avait une vingtaine d'années lorsqu'il fut arrêté. Il était étudiant et participait à une manifestation anticolonialiste. Il était pour l'indépendance. » De l'ancienne vie de son père, il ne reste à Antoine Lai Van Cham que la photo d'une soeur au Vietnam, qu'il n'a jamais rencontrée.
« La France lui a volé sa jeunesse! Il nous parlait de son passé, de son arrestation, surtout du camp de l'île de Paulo-Condor, lorsqu'il fut mis en déportation. » Après un passage par la France hexagonale et l'île de Ré, son père embarqua pour Cayenne dans les années 1920.
Décédé sans avoir revu sa terre natale
« Il était le seul déporté politique annamite sur l'île du Diable. Il a rencontré Albert Londres » , souligne Antoine Lai Van Cham, évoquant le journaliste du Petit Parisien. Ce dernier, venu en 1923, écrit, dans son livre Au bagne, à propos de l'île du Diable : « Dreyfus l'inaugura. [...] La guerre a peuplé le rocher. Maintenant, ils sont vingt-huit, deux par baraque. [...] Ils ont un peu débroussé et cultivent d'étroits jardins. Voici un Annamite qui ne parle qu'annamite. Voici un Chilien. C'est tout. Île du Diable! Tombeau de vivants, tu dévores des vies entières. »
Le père d'Antoine Lai Van Cham était toujours sur l'île lorsque furent mis en place les bagnes des Annamites pour exploiter la forêt en 1931 (Phan-Van Chau fut également déporté sur l'île du Diable durant la même période). Puis ce fut la fin de la guerre et la libération des derniers bagnards en 1946. Beaucoup d'Annamites avaient commencé une nouvelle vie en Guyane, certains purent bénéficier d'un rapatriement en 1954.
« Mon père a rencontré une Guyanaise, Élisabeth. Quand il s'est marié, il a pris le prénom de Paul... En fait, son prénom était Cham et son nom de famille Lai Van. »
Élisabeth et Paul eurent trois enfants dont Antoine. La famille vivait déjà comme lui dans le quartier de la Crique. Il avait 16 ans lorsque son père est décédé sans avoir revu sa terre natale. « Il souhaitait y retourner. Nous étions d'accord pour l'accompagner, mais après sa mort, nous avons préféré rester en Guyane... Là-bas nous ne connaissions personne! » Le dernier convoi des Annamites pour leur pays fut organisé en 1963. Près de la crique Anguille, quelques vestiges témoignent de l'histoire de ces hommes envoyés d'Indochine, l'actuel Vietnam, à cause de leur engagement politique...
- Tonnégrande, lieu de mémoire
Montsinéry-Tonnégrande attire l'attention des Guyanais et des pouvoirs publics sur la nécessité de préserver les vestiges du bagne des Annamites. Des négociations pour l'achat du terrain sont lancées.
« Le 22 janvier 1931, il y 80 ans, le gouverneur de la Guyane et du territoire de l'Inni promulguait le décret présidentiel signé de Gaston Doumergue portant la création des établissements pénitentiaires spéciaux destinés à recevoir les condamnés indochinois aux travaux forcés... Trois établissements spéciaux naissent entre 1931 et 1934 : le premier à la crique Anguille à Tonnégrande, le second à la Forestière sur la rive droite du Maroni, le dernier à saut Tigre sur le Sinnamary [...] Le premier des camps, établi sur des propriétés privées, sur une superficie de plus de 300 ha, accueillit 395 Indochinois à partir de septembre 1931 et devint le chef-lieu de la circonscription du centre de l'Inini. »
En rappelant l'histoire de ces bagnes, la municipalité de Montsinéry-Tonnégrande veut, en cette année des Outremers, « attirer l'attention des Guyanais et des pouvoirs publics sur la nécessité de préserver les vestiges du bagne des Annamites dans leur environnement naturel, véritable lieu de mémoire qui révèle toute la richesse et la complexité de l'histoire de notre pays » .
Par le passé, les projets d'aménagement se sont toujours heurtés au fait que les terrains étaient privés. Ils avaient été loués par l'administration pénitentiaire. Aussi, comme le révèle le maire Patrick Lecante, le conseil municipal a donné son aval au Conservatoire du littoral pour qu'il négocie l'achat avec la famille propriétaire les terrains.
« Nous serons très attentifs à l'aboutissement de ces négociations que l'on espère rapides » , souligne le maire. Une démarche lancée à la suite du Conseil des rivages français d'Amérique, qui a réuni les élus des différents pays d'Outre-mer. La ministre de l'Outre-mer Marie-Luce Penchard et le directeur de la Drac ont naturellement été saisis de ce dossier. Une étape indispensable avant d'envisager un aménagement du site avec la mise en valeur des vestiges pour accueillir le public.
Une association de descendants de ces personnes reléguées en Guyane a pris contact avec le maire pour l'organisation, cette année, d'un « pèlerinage » sur les lieux. Et, comme le rappelle le maire, une association des enfants des déportés politiques de l'Indochine a été créée en 2009 en Guyane et sera partie prenante dans ce dossier.
- Repère
Un décret présidentiel
Le 22 janvier 1931, le journal officiel de la Guyane française et du territoire de l'Inini publiait le décret présidentiel signé de Gaston Doumergue, du garde des sceaux Henry Chéron et du ministre des colonies T. Steeg. Ce décret portait sur la création d'établissements pénitentiaires spéciaux dans le territoire autonome de l'Inini. « Ces établissements seront spéciaux aux individus d'origine indochinoise condamnés par les différentes juridictions de l'Indochine... Les frais de transport et les frais d'entretien des condamnés seront supportés par l'Indochine » , soulignait le décret.
Antoine Lai Van Cham montre des photos de son père, Paul, Indochinois déporté en Guyane dans les années 1920. (DSt-J)Antoine Lai Van Cham montre des photos de son père, Paul, Indochinois déporté en Guyane dans les années 1920. (DSt-J)
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24 mai 2012