Le quartier a une sale réputation. Presque tous les jeunes sont au chômage et s'occupent comme ils peuvent. Entre deux gorgées de bière et quelques taffes de joint, ils ont accepté de nous raconter leur quotidien.
C'est un mercredi après-midi comme les autres à Balata-ouest. Devant le libre-service du quartier, les gars traînent en descendant des litres de bière. Brune ou blonde, ça dépend des goûts. Et des budgets. Dans les voitures stationnées devant le commerce, on a poussé les sonos à fond. Certains planent déjà dans cet air chargé de cannabis. D'autres guettent l'arrivée d'éventuels visiteurs. Il faut faire tourner le business. « Les « métros » qui s'arrêtent ici veulent tous la même chose : de l'herbe. De la Jamaïquaine. On n'est pas à Chicago. La drogue et les putes, c'est là-bas » , lâche « Tcho-Tcho » sans détour. Lui se revendiquecomme « l'homme de main du quartier » . « Faut absolument que tu vois ce qui se passe au fond de Balata. Je t'y emmène si tu veux! » , propose-t-il en enfourchant son scooter. Un de ses potes apporte un second casque. Quand faut y aller... « Les gendarmes m'emmerdent, siffle « Tcho-Tcho » avant de démarrer. A cause d'eux, je ne peux plus aller au Chinois sans porter de casque. »
L'engin démarre. Mais n'ira pas loin. Au premier contrôle routier, tout le monde descend. Le scooter n'est pas immatriculé. Forcément, ça fait désordre. Et les charges s'alourdissent : le jeune homme n'a pas de papiers, la bécane n'est pas assurée. Elle ne lui appartient même pas. « C'est à un ami » , explique-t-il aux gendarmes qui s'impatientent. « Tcho-Tcho » est soumis à un éthylotest. Positif. Le deux-roues est saisi. Son conducteur, embarqué. « C'est de ta faute, nous lance-t-il avant de monter dans la fourgonnette. J'ai voulu te rendre service et maintenant, je n'ai plus de scooter. »
Depuis la mort de « Marchal » (lire ci-contre), les gendarmes sont plus présents dans le quartier. Ils font des rondes, des contrôles inopinés. Retour à la case départ. Le casque sous le bras. « Merde, il s'est fait serrer! » s'exclament ses potes en nous voyant revenir. Eclat de rire général. « Il va sortir, il a l'habitude » , assurent-ils. La tension retombe. Jusqu'à l'arrivée d'« Instagram » , 25 ans : « Pourquoi t'es là ? T'es flic ? Non, journaliste ? Alors écris ça : « Instagram réclame... » « Tais-toi un peu » , intervient « Général » , confortablement installé sur un scooter. Supporter du PSG, il a revêtu son maillot fétiche. « Général Pipe » , de son pseudo complet, a 35 ans et déjà... vingt-quatre enfants de seize mères différentes. « Haïtiennes, Brésiliennes, Guyanaises et Dominicaines, détaille-t-il fièrement. J'avais 14 ans quand j'ai eu ma première fille. La mère en avait 18. Et aujourd'hui, je suis grand-père d'une petite de 18 mois. »
A Balata, « Général » s'est bâti une solide réputation. On le respecte. « C'est moi qui ai mis le feu aux poudres, rigole-t-il. J'ai mis en place les groupes pour siroter. Depuis, les plus jeunes ont pris le relais. » Certains appellent ça des clans. « Mais on vit bien ensemble. C'est avec les mecs des autres quartiers qu'on a des problèmes.
Nous, on est solidaire. Faut pas toucher à un mec de Balata, sinon t'as des problèmes » , prévient-il. Dictateurs, Fantômes ou Cinq Doigts (désormais B13), les appartenances s'affichent sur les corps et les visages. « On est tous tatoués ici. C'est une marque de fabrique, raconte « King » , 28 ans, en dévoilant ses bras, son cou et son dos couverts d'encre noire.
Stéphane, des larmes dessinées sous l'oeil pour témoigner de « la souffrance de (son) corps » , s'avance en roulant un joint. Des volutes de fumée s'échappent de chaque groupe. « C'est l'air de Balata » , plaisante « Général » . « On fume, on boit mais on ne fait pas que ça, insiste « King » avant d'avaler une grande rasade de whisky-coca. On discute, on se pose. On ne peut pas rester toute la journée cheznos parents sinon on se fait traiter de bons-à-rien. Alors on se retrouve ici.
Mais on n'est pas des méchants. Ni des voleurs. Y'a jamais de braquage au Chinois ou de chaîne arrachée. On est tous diplômé, on cherche tous du taf mais on n'en trouve pas. Parce qu'on parle mal des gens de Balata. » Son voisin confirme. Il se fait appeler « le Grand » et on comprend pourquoi. « On est obligé de faire des petits jobs ou du business. Moi je vends un peu d'herbe. Rien d'exceptionnel. Ça me permet de siroter, d'acheter mon kali, de mettre de l'essence ou de recharger mon téléphone. Pour le reste, j'ai le RSA. 1 300 euros par mois, c'est bon. » L'après-midi se poursuit. Les joints tournent. Et l'alcool coule à flots. Soudain une voix s'élève : « Tcho Tcho est de retour! » A pied, évidemment. Le jeune homme brandit un procès-verbal. Et une convocation devant le tribunal de grande instance de Cayenne, le 19 mai prochain. Un de ses potes lui tend une bière. Et ça continue...
Les jeunes du quartier se retrouvent devant le libre-service pour siroter et tuer le temps (Karin Scherhag)
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Pour s'en sortir, « Général Pipe » fait des petits boulots, notamment dans l'entretien des espaces verts. (Karin SCHERHAG)
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Jet Set Ghetto
DJ Diabla est la référence musicale du quartier. « C'est chez lui qu'on organisait des sound systems. Ça s'appelait Balata Paradise » , se souviennent ses copains. En juin, le jeune homme a ouvert chez sa mère un studio d'enregistrement : Jet Set Ghetto, où sont déjà passés de nombreux jeunes du quartier. « Ce serait bien que la mairie me prête un local pour que je puisse développer mes activités » , lance « Diabla » , qui aimerait initier d'autres jeunes à la technique du mix.
Jeunesse oubliée
« Il n'y a plus rien pour nous ici » . C'est le constat que font tous les jeunes de Balata.
« Le terrain de foot n'a jamais été rénové. Ceux qui organisaient des manifestations dans le quartier ont vieilli et personne n'a suivi la voie. Tout le monde s'en fout de nous. Pendant les campagnes électorales, les candidats viennent nous voir, nous promettent plein de choses. Et une fois qu'ils sont élus, c'est terminé. On n'existe plus. » Plusieurs gars du quartier ont dessiné une ligne de « stop » au carrefour entre l'école et le libre-service. « C'est dangereux, on l'a déjà signalé plusieurs fois. Les gens roulent vite, ne s'arrêtent pas. On est tous allés dans cette école et nos enfants y vont à leur tour. On ne veut pas qu'il y ait un accident. » Mais l'initiative n'a pas plu au maire, Gabriel Serville, qui a demandé aux jeunes de tout effacer.
(Karin Scherhag)
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Soif de vengeance
A Balata, Mathieu Marchal est présent dans toutes les têtes. « Bien sûr qu'on parle encore de lui » , confie « le Grand » . C'était un frère pour nous. Un mec sans histoire, un travailleur et un père de famille. » Dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre, « Marchal » , 26 ans, est abattu devant le libre-service du quartier. « Les mecs qui ont fait ça étaient cagoulés (sic), poursuit « le Grand » . Mais on va découvrir qui ils sont et on se vengera. » Un discours radical qui tranche avec les propos mesurés tenus jusque-là par le jeune homme. « Je sais qu'on sera perdant. Qu'ensuite, d'autres reviendront pour se venger. Et que ce sera un truc sans fin. Mais on ne peut pas laisser la mort de notre ami impunie. » « Général Pipe » partage cet avis. « Mon frère s'est fait tuer ici en 2004. Les mecs ont pris la fuite au Brésil et n'ont jamais été arrêtés. J'ai les boules. »
(Karin Scherhag)
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