Où vous êtes-vous rendus précisément ?
Nous sommes allés dans quatre villages : à Taluwen, à Twenké, à Antecume Pata et à Cayodé, ce sont des villages amérindiens wayanas. Nous voulions rencontrer la population, recueillir leur vision.
Comment se déroulait une journée type ?
Nous arrivions dans la journée, nous commencions par rencontrer les autorités locales pour leur présenter notre projet, puis nous le présentions au village. Le lendemain, on réunissait à nouveau la population pour les écouter. On avait envoyé à chaque chef coutumier un courrier une quinzaine de jours à l'avance. Du coup, ils nous attendaient.
Comment vous ont-ils accueillis ?
Au début, ils nous disaient qu'ils en avaient un peu marre de voir débarquer des gens pour leur parler toujours de la situation, et qu'ils ne voyaient rien bouger. Mais ils n'hésitaient pas à en reparler encore, ils sont vraiment en attente. Ca pouvait durer des heures et des heures.
Un nouveau barrage a été installé sur la Tampock. Comment la population réagit-elle ?
Les gendarmes sont venus à la demande du Gran man, et l'initiative a été saluée. Ils saluent la présence de l'Etat, car le trafic devant leur village a beaucoup diminué. Maintenant, ils demandent que les barrages perdurent, ils craignent de les voir partir. Ils soulignent également les limites de ces barrages, avec les nombreuses pistes de quad qui les contournent ou qui relient les sites entre eux ou à des points d'approvisionnement. Ils demandent à ce qu'il y ait des unités mobiles en plus des barrages. Parfois aussi, ils les trouvent mal équipés, mal adaptés à la forêt... Ils les trouvent un peu maladroits et sont prêts à les aider.
Pourquoi les gendarmes ne leur demandent-ils pas cette aide ?
C'est une question difficile... Ca revient à se demander, jusqu'où un citoyen, un civil, doit-il s'impliquer dans des actions de police ? Ce sont des civils comme vous et moi, ils n'ont pas à le faire, à être en première ligne. D'autant que lorsque les gendarmes partiront, eux resteront et seront en danger. On touche à un vrai problème.
Vous êtes en Guyane depuis peu (novembre 2008) après avoir vécu quelques années au Brésil. C'était la première fois que vous vous rendiez là-bas. Comment avez-vous perçu la situation ?...
Ce qui m'a frappé, c'est que c'est une situation très très tendue. J'ai rarement senti une telle proximité entre le problème, parce que les orpailleurs clandestins sont très près, et la gendarmerie elle aussi très près. C'est une zone d'affrontement, avec les forces de l'ordre déployées pour faire face aux clandestins, et il y a la population au milieu.
C'est aussi une situation hyper complexe, tu ne peux pas la simplifier, notamment avec les enjeux internationaux et les questions diplomatiques qu'elle pose. C'est difficile de savoir par quels côtés la prendre.
J'ai aussi été étonné par les revendications de la population, sa capacité à se mobiliser, à dénoncer et à produire un message clair. Au Brésil, les populations extractivistes (qui vivent des ressources naturelles, ndlr) se taisent, seules une ou deux personnes prennent la parole. Les femmes à Taluwen en particulier, exprimaient avec force et lucidité leurs revendications. Je me souviens, l'une me pointait du doigt et me disait : « Note ça! Note ça! Il faut qu'on l'entende » . Même si on n'est pas dupe, on sait qu'une partie de la population participe à ces activités.
Dans les réunions, c'était parfois sous-entendu ?
Plus que sous-entendu, certaines personnes accusaient ouvertement.
Ca crée des tensions au sein même du village alors ?
Oui, ça scinde les communautés, ça réveille les animosités.
Avez-vous senti la peur chez les populations ?
Oui oui, complètement. Le soir, la nuit, les personnes sont sur leurs gardes.
Romain Taravella a vécu cinq ans au Brésil pour y suivre un DEA et une thèse sur les fronts pionniers d'Amazonie, c'est-à-dire les zones de déforestation. (OC)
LE WWF SUR LE HAUT MARONI - « Un barrage destiné à durer »
Du côté de la gendarmerie, ce dernier barrage sur la rivière Tampock est « destiné à durer, plusieurs mois au moins, voire au-delà. C'est une voie d'approvisionnement forte et tant qu'il est utile, il sera maintenu » , assure le lieutenant-colonel Laperle.
Cinq barrages ont été mis en place pour l'instant sur le Maroni, avec gendarmes et militaires. Et s'agissant des limites soulevées par les populations - les pistes de quad -, les gendarmes en ont conscience. C'est une des raisons qui les ont amenés à dresser ce barrage-ci. « L'ancien, qui était plus en aval de Twenké, bien au niveau de Cayodé, était contourné. Pour celui-ci, ce sera plus difficile. C'est la saison des pluies et les pistes seront moins praticables. » Et l'officier d'ajouter, à propos de l'accueil favorable des populations reçu par les gendarmes : « On a eu effectivement de bons retours, c'est encourageant, même si ça n'est pas parfait... On fait de notre mieux pour améliorer leur quotidien. Mais il est vrai que c'est une zone difficile, car c'est une zone contestée. »
REPERE
- WWF. Le World Wildlife Fund, dont le siège est en Suisse, est une organisation indépendante qui compte plus de 4,7 millions de membres à travers le monde.
Elle dispose d'un réseau opérationnel dans 96 pays proposant 12 000 programmes de protection de la nature.
Renseignements :
www.wwf.fr
Témoignages anonymes recueillis par WWF
Les menaces
« La pire des périodes, c'était ici, de septembre 2008 à février 2009. Durant toute cette période, ça a vraiment été horrible. Notre eau était totalement sale. L'eau du Maroni était toute blanche. Pour nous, on ne pouvait plus l'utiliser, c'était impossible de faire notre toilette et celle de nos enfants [...] On ne pouvait plus utiliser l'eau du fleuve. [...] A cette époque, on regardait tous l'eau du fleuve et on était très inquiet et on était très préoccupé, c'était une période très tendue pour les habitants du village [...] Et tout ça, c'est de la faute des orpailleurs illégaux qui travaillent un peu plus en amont, à la crique Lipo Lipo » .
Les actions de l'Etat
« Bien sûr que nous avons besoin de l'aide de l'Etat. Nous avons besoin du barrage sur le fleuve. Par exemple avant, il pouvait y avoir jusqu'à douze pirogues qui passaient chaque jour devant le village pour approvisionner les sites illégaux. On les voyait passer, tous les jours. Depuis qu'ils ont mis le barrage et le camp à Twenké, c'est fini. Ca a vraiment fait la différence [...] Mais on a peur que les militaires repartent bientôt, dans quelques semaines. On a peur parce qu'on sait que dès qu'ils vont partir, les orpailleurs illégaux vont revenir. » Un autre ajoute : « Il faut que les barrages restent dix ans! » .
Les activités illégales organisées
« Les barrages sont très facilement contournés par les Brésiliens. Si, par exemple, un jour tu mets un barrage ici, tu peux être sûr que dans deux semaines, il y aura un détour qui aura été ouvert dans la forêt. Tu l'ouvres quelques centaines de mètres avant le barrage et puis il se termine juste après, et ça suffit pour faire passer les hommes, les machines, le combustible, les aliments, tout ce qu'il faut pour alimenter les sites des orpailleurs [...] Il y a même des pistes de quad qui sont ouvertes de tous les côtés pour relier entre eux les sites et contourner les barrages. Ils sont partout dans la forêt. »
Situation complexe en zone frontalière
« C'est vraiment fou. A cause de la frontière avec le Suriname, les gendarmes ne peuvent pas vraiment arrêter les pirogues qui ravitaillent les sites clandestins. Il suffit de dire que tu vas du côté du Suriname et tu mets un drapeau du Suriname sur ta pirogue et les gendarmes ne peuvent rien contre toi. Ca, c'est vraiment quelque chose qu'on ne comprend pas. Il faut que ça change, parce que c'est trop facile » .