Troisième nuit d'émeutes en Nouvelle-Calédonie, l'armée déployée
L'armée s'est déployée en Nouvelle-Calédonie, où trois nuits d'émeutes qui ont fait cinq morts dont deux gendarmes et trois kanak, ont plongé le territoire français du Pacifique sud dans une crise sécuritaire, identitaire et politique, sur fond de révolte contre une réforme électorale controversée.
L'intervention des militaires en Nouvelle-Calédonie, réclamée hier par plusieurs élus de droite et d'extrême droite, doit permettre de "sécuriser" les ports et l'aéroport du territoire, désormais sous le régime de l'état d'urgence décrété par le gouvernement plus tôt dans la journée d'hier, une première sur le territoire depuis 1985.
Un cinquième mort est à déplorer depuis le début des émeutes. Il s'agit d'un gendarme mobile, "touché par un tir accidentel, déclenché dans des circonstances encore à préciser", a annoncé la gendarmerie sur X (ex-Twitter). La victime aurait été touchée par un autre membre des forces de l'ordre. C'est le deuxième gendarme décédé. Les trois premières victimes sont, elles, kanak et semblent avoir été tuées par des caldoches. Il s'agit d'une femme de 17 ans et de deux hommes de 19 et 36 ans.
La photo du corps de l'une des victimes, allongé à même la route, a largement circulé. Dans un communiqué, le CCAT dénonce la présence de ce jeune "abandonné sur la route comme s’il s’agissait d’une vulgaire bête sauvage, ou pire d’un criminel récidiviste".
Ce jour, à l’occasion d’un départ en mission, alors qu'une unité configurait un véhicule blindé sur la caserne de Bailly en #NouvelleCalédonie, un gendarme mobile a trouvé la mort, touché par un tir accidentel, déclenché dans des circonstances encore à préciser. pic.twitter.com/gYzbPLlrV1
— Gendarmerie nationale (@Gendarmerie) May 16, 2024
La visioconférence qu'Emmanuel Macron avait proposée aux élus calédoniens jeudi ne se tiendra finalement pas a annoncé l'Elysée, qui affirme que les "différents acteurs ne souhaitent pas dialoguer les uns avec les autres pour le moment". "La situation sur place rend sa tenue difficile", a également relevé la présidence. En conséquence, le chef de l'Etat échangera "directement avec les élus", séparément, a-t-elle ajouté, sans plus de précisions. Dans la soirée (pour Paris), le chef de l'Etat a finalement précisé que ces discussions devraient avoir lieu vendredi 17 mais. La visioconférence devait se tenir à l'issue d'une nouvelle réunion de crise qui a eu lieu à l'Elysée jeudi à partir de 11H, heure de Paris.
Le Premier ministre Gabriel Attal a également annoncé l'interdiction du réseau social Tik Tok, utilisé par les émeutiers. Une décision qui aurait été impossible en hexagone, puisqu'elle aurait nécessité l'intervention de l'ensemble des opérateurs téléphoniques et surtout un accord des autres pays européens. Le gouvernement profite ici du fait que la Nouvelle-Calédonie n'est pas en Europe et surtout qu'elle ne dispose que d'un unique opérateur, l'Office des Postes et Télécommunications de Nouvelle-Calédonie.
Au delà de sa faisabilité technique, la légalité de cette mesure - justifiée par les lois antiterroristes et l'état d'urgence - est contestée par des juristes.
Blocage de @Tiktok_France en Nouvelle-Calédonie : Cette mesure (sans précédent...) est liée au régime de l'état d'urgence.
— Nicolas Hervieu (@N_Hervieu) May 15, 2024
Mais la légalité de cette décision de @Interieur_Gouv annoncée par @GabrielAttal est discutable.
Car le lien avec le terrorisme est plus que douteux... https://t.co/z6hKpp3b2f pic.twitter.com/EEu1Yy16oJ
La nuit de mercredi à jeudi "a été moins violente" que les deux précédentes, a estimé le représentant de l'Etat dans l'archipel, Louis Le Franc, même si elle a encore été le théâtre d'affrontements "très importants". La situation "reste très tendue" a affirmé jeudi Gabriel Attal. Le premier ministre a également annoncé le renforcement du "pont aérien de rétablissement de l'ordre qui a été mis en place, pour déployer un millier d'effectifs de sécurité intérieure supplémentaires, en plus des 1.700 effectifs qui sont déjà sur place".
Le chef du gouvernement a indiqué qu'"une circulaire pénale" serait publiée par le garde des Sceaux dans les prochaines heures pour "garantir les sanctions les plus lourdes contre les émeutiers et les pillards".
Dans l'agglomération de Nouméa, les riverains ont commencé à organiser la défense de leurs quartiers et érigé des barricades de fortune faites de palettes de bois, de bidons et autres brouettes, sur lesquelles ils ont planté des drapeaux blancs, a constaté un correspondant de l'AFP.
L'agglomération de Nouméa a été la proie des violences, a précisé le Haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, alors que policiers et gendarmes ont procédé à quelque 200 interpellations depuis lundi.
"Il y a aussi des pièges tendus aux forces de l'ordre", qui ont subi des "tirs nourris de carabines de grande chasse", a déclaré M. Le Franc.
Le bâtiment du Sénat coutumier a été incendié, selon son service de communication, sans que l'ampleur des dégâts soit immédiatement connue.
Symbole de cette nouvelle flambée de violence, le quartier pauvre d'Auteuil, où des tirs nourris résonnaient encore au petit matin, était très endommagé jeudi, a constaté un correspondant de l'AFP: supermarché incendié, commerces et restaurants brûlés et pillés.
"On n'est pas entendus"
"Nous venons ramasser ce qu'il y a dans les magasins pour manger (...) On a besoin de lait pour les enfants. Je ne considère pas que ce soit du pillage", a affirmé à l'AFP une habitante d'Auteuil, qui a requis l'anonymat.
La violence, "on est obligés de passer par là, de tout péter parce qu'on n'est pas entendus", a assumé un jeune homme vivant dans la commune de Houaïlou, qui a également refusé d'être nommé.
A Paris, le président français Emmanuel Macron a renoncé jeudi à un déplacement prévu à Flamanville (Manche) afin de présider une "réunion de suivi" sur la situation en Nouvelle-Calédonie.
Sans attendre, la principale figure du camp non-indépendantiste, la présidente de la province Sud et ex-secrétaire d'Etat Sonia Backès, a réclamé jeudi dans un courrier à Matignon que la France accepte la mise en place d'un "fonds exceptionnel de reconstruction" pour effacer les stigmates de trois nuits de "violence inouïe", don telle a chiffré le coût à 150 millions d'euros.
A l'Assemblée, les gauches dénoncent une "posture coloniale" et un "retour aux armes des colonisateurs", dans les mots du député André Chassaigne (groupe GDR), tandis que droite et extrême droite applaudissent l'intervention de l'armée et des forces de l'ordre. "Il ne peut pas y avoir de dialogue dans la chienlit", a ainsi commenté Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat sur Franceinfo.
Jean-Victor Castor, député de la 1ere circonscription de Guyane (GDR), a profité de la séance de questions au gouvernement pour alerter Gabriel Attal : "Le pire est arrivé. En Nouvelle-Calédonie, il y a maintenant des morts. On savait tous que ce risque était majeur et pourtant, malgré tous nos appels au retrait, vous avez voulu aller au bout de cette démarche".
En Guyane, le parti socialiste guyanais s'est montré plus ferme encore, affirmant dans un communiqué exprimer "son indignation sur l’arsenal de répression sans précèdent mis en place par l’Etat français face à la résistance du peuple kanak. Le PSG affirme son soutien indéfectible à la lutte légitime du peuple kanak, en réaction à la mesure scélérate de dégel du corps électoral prise par le Parlement qui équivaut à la constitutionnalisation, en 2024, d’un néocolonialisme de peuplement".
Dans le cadre de l'état d'urgence, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a procédé à cinq premières assignations à résidence de membres de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), la frange la plus radicale du Front de libération Kanak socialiste (FLNKS), accusée d'être à l'origine des violences.
Dans un communiqué, les chefs de ce mouvement, sans réagir à ces assignations, ont argué que "les exactions commises (...) n'étaient pas nécessaires", mais étaient "l'expression des invisibles de la société qui subissent les inégalités de plein fouet et sont marginalisés au quotidien".
Les principaux partis politiques du territoire et les autorités avaient appelé au calme mercredi, face à cette vague de violences, la plus grave depuis les années 1980.
Elle a fait trois morts, deux hommes de 20 et 36 ans, ainsi qu'une adolescente de 17 ans, ont détaillé les autorités. Un gendarme touché par balle à la tête a également succombé à ses blessures.
Pont aérien
En métropole, les députés ont adopté dans la nuit de mardi à mercredi la réforme constitutionnelle qui a mis le feu aux poudres.
Ce texte devra encore être voté par les parlementaires qui doivent se réunir avant "fin juin" en Congrès à Versailles, sauf si un accord sur un texte global entre indépendantistes et loyalistes intervient auparavant, a fait savoir le président de la République.
Le texte voté vise à élargir le corps électoral aux élections provinciales, enjeu crucial dans l'archipel. Les partisans de l'indépendance estiment que cette modification risque de réduire leur poids électoral et marginaliser "encore plus le peuple autochtone kanak".
Côté population, faute d'approvisionnement des commerces, les pénuries alimentaires continuent de provoquer de très longues files d'attente devant les commerces du territoire.
Jeudi, les autorités ont annoncé un "pont aérien" entre l'Hexagone et le territoire calédonien, où l'aéroport reste fermé jusqu'à nouvel ordre, notamment pour "assurer la prise en compte des besoins essentiels de la population".
Le haut-commissaire Louis Le Franc a également évoqué la mise en place de convois sécurisés pour approvisionner les points de distribution alimentaire.
"Si la situation ne (revient) pas rapidement à la normale, les établissements vont être confrontés (...) à une pénurie de médicaments", a également alerté la fédération des établissements d'accueil des personnes âgées.
D'importants effectifs de policiers et de gendarmes, dont des éléments de leurs deux groupes d'élite, le GIGN et le RAID, sont déjà mobilisés.
D'après le ministère de l'Intérieur, 1.800 policiers et gendarmes y étaient déployés mercredi et 500 de plus sont attendus.

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