Excuses d'un descendant d'esclavagistes à Nantes : “Un geste pour panser les plaies de l'histoire”
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Excuses d'un descendant d'esclavagistes à Nantes : “Un geste pour panser les plaies de l'histoire”

Par Christophe VERGER avec France 3 Régions
Pierre Guillon de Princé (à gauche), descendant d'armateurs négriers, entouré de Dieudonné Boutrin (au centre), fondateur de l'association "La Coque Nomade Fraternité" et de Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage.
Pierre Guillon de Princé (à gauche), descendant d'armateurs négriers, entouré de Dieudonné Boutrin (au centre), fondateur de l'association "La Coque Nomade Fraternité" et de Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage. • PAR INSTAGRAM / COQUENPOMADEFRATERNITÉ

Samedi 18 avril, à Nantes, un octogénaire a brisé un tabou français. Descendant d'armateurs négriers, Pierre Guillon de Princé a présenté des excuses officielles aux populations de la Caraïbe, en présence de l'ambassadeur d'Haïti. Une première en France, au pied d'un mât érigé pour ne jamais oublier.

“C'est un soulagement”. La voix tremble un peu, mais la parole est ferme. Ce samedi 18 avril, Pierre Guillon de Princé, 86 ans, s'avance devant près de 300 personnes rassemblées sur l'île de Nantes. À quelques mètres de la Loire, il va prononcer des mots qu'aucun Français n'avait officiellement dits avant lui. Descendant d'une famille d'armateurs négriers nantais, il présente ses excuses “pour les actes de mes ancêtres” auprès de Louino Volcy, ambassadeur d'Haïti en France. Devant lui, Dieudonné Boutrin, Martiniquais descendant de personnes mises en esclavage et fondateur de l'association “La Coque Nomade Fraternité”, l'observe, soutient, complète.

“C'est vers l'ensemble des communautés de la Caraïbe que je présente mes excuses, pour l'impact du racisme sur leur vie quotidienne, leur santé et leur bien-être”, énonce l'octogénaire au micro de France 3 Régions. Ce geste, il le prépare depuis l'adolescence, lorsqu'il a découvert le passé de ses aïeux. Entre 1766 et 1789, sa famille a armé six navires pratiquant la traite atlantique, soit “dix-huit départs de Nantes, ayant arraché 4 500 captifs de leur terre”. Leur destination : Haïti, alors Saint-Domingue, qui deviendra en 1804 la première République noire.

Un mât pour mémoire et fraternité

Derrière les mots, un symbole. Ce jour-là, on inaugure aussi le “Mât de la Fraternité et de la Mémoire” , réplique du mât du bateau négrier l'Aurore. Haut de 18 mètres, il surplombe désormais les quais de Nantes, d'où partirent près de la moitié des expéditions de traite françaises au XVIIIe siècle. “Ce mât est dédié à tous les Africains, hommes, femmes, enfants, broyés par l'esclavage colonial”, déclare Dieudonné Boutrin. Pour lui, cette structure métallique n'est pas qu'un monument. C'est “un symbole universel de la lutte contre le racisme qui est un héritage de l'esclavage”. Et l'ambition est large : d'autres mâts similaires pourraient voir le jour dans plusieurs villes européennes et africaines liées à l'histoire esclavagiste.

L'un est descendant d'esclavagistes. L'autre, descendant de personnes mises en esclavage. Leur complicité est au cœur de cette cérémonie. “On a voulu rassembler”, résume Dieudonné Boutrin. Pierre n'est pas responsable du passé, mais nous sommes responsables du présent et du futur”. Les deux hommes se sont rencontrés, ont dialogué et ont “boosté mutuellement” leur engagement. “Maintenant je sais ce que je peux faire”, confie Pierre Guillon de Princé, qui évoque le “rêve de Martin Luther King” d'une “table de la fraternité” où chacun trouverait sa place. Cette alliance inattendue a déjà convaincu d'autres familles. “On a réussi à toucher deux familles et depuis que le mât est monté, six familles se sont manifestées !”, s'enthousiasme l'octogénaire.

Une cérémonie inédite en France s'est tenue samedi 18 avril à Nantes, en présence de près de 300 personnes, autour de la mémoire de l'esclavage et de la traite négrière.
Une cérémonie inédite en France s'est tenue samedi 18 avril à Nantes, en présence de près de 300 personnes, autour de la mémoire de l'esclavage et de la traite négrière. • Shutterstock

Un modèle venu d'ailleurs

Pierre Guillon de Princé n'a pas inventé cette démarche. Il s'est inspiré de John Dower, un Anglais arrivé la veille à Nantes. En avril 2023, ce dernier a entrepris un voyage vers Grenade, ancienne colonie britannique, pour présenter, avec ses cousins, des excuses officielles au nom de sa famille, les Trevelyan, riches esclavagistes ayant possédé un millier de personnes mises en esclavage. “Avec Pierre, nous sommes un peu comme des frères”, confie John Dower, saluant un acte courageux qui vient selon lui combler un vide, celui laissé par les gouvernements européens.

50 millions d'esclaves modernes dans le monde

Le mât et les excuses ne regardent pas seulement le passé. Pierre Guillon de Princé et Dieudonné Boutrin insistent : il faut aussi sensibiliser le grand public aux formes contemporaines d'esclavage. Selon les Nations unies, 50 millions de personnes vivent aujourd'hui dans des situations d'esclavage moderne : 28 millions à cause du travail forcé, 22 millions en raison de mariages forcés. “Les victimes, ce ne sont pas uniquement les descendants de personnes mises en esclavage, c'est toutes les communautés esclavisées puis colonisées, et encore aujourd'hui avec les sociétés internationales qui continuent de piller”, alerte Pierre Guillon de Princé.

Le Mât de la Fraternité pourra s'illuminer aux couleurs de différents pays pour alerter sur des atteintes aux droits humains. Un outil pédagogique pour attirer l'attention et susciter la curiosité. Devant près de 300 personnes, sur les quais de Nantes, un premier pas a été fait. Reste à savoir qui, demain, franchira le suivant.

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