La jeunesse ivoirienne s'entiche du biama, danse frénétique des quartiers populaires
Dans l'immense quartier populaire de Yopougon, à Abidjan, une fièvre s'empare chaque semaine de centaines de jeunes, à la fin d'une journée de cours, qui les fait danser frénétiquement en plein air, à mesure que les DJ se succèdent.
Cette passion qui anime la jeunesse ivoirienne - dont les moins de 25 ans représentent 60% de la population - c'est le biama, une danse créée il y a plusieurs années, héritée du célèbre coupé-décalé, et aujourd'hui en plein envol.
A Yopougon, où la danse est née, les pratiquants qu'on appelle "biamasseurs" organisent ces évènements avec peu de choses: le sol sablonneux d'un terrain vague, des chaises en plastique pour les spectateurs, une inscription gratuite pour danser et une entrée de 1.000 à 2.000 francs CFA (entre 1,50 et 3 euros) pour regarder.
Dès 17 heures, des adolescents, filles et garçons, adoptent un style sportif aux vêtements colorés - des joggings, t-shirts ou hauts à une manche, parfois portés au-dessus du nombril - pour enchaîner pas rapides et figures acrobatiques.
"Le biama signifie l'amusement" en nouchi, l'argot ivoirien, explique à l'AFP Junior Koffi alias "God of War", 29 ans, qui organise les soirées du mercredi.
"Ça se danse sur différents rythmes, du zouk au zouglou en passant par l'afrobeat", détaille-t-il. La musique est souvent un mélange de styles créé par des arrangeurs, inspirés par les pas des artistes qui rivalisent de surnoms amusants.
"C'est une danse assez drôle", commente celui que l'on appelle "le Père Rogodogo", l'un des premiers à avoir lancé ces évènements.
Les jeunes "laissent parler leur imagination pour créer leurs pas, dansent avec leurs yeux, font des grimaces", décrit-il.
Né par hasard
Le week-end, Parfait Fidèle Kposser, dit "Agbalais le Mystique", dirige des répétitions en pleine rue.
En cet après-midi du mois d'août, quatre garçons âgés de 15 à 17 ans, surnommés les Daltons, travaillent avec lui des chorégraphies à la vue des riverains, qui s’arrêtent et les filment.
Les pourboires qu'ils gagnent lors des soirées leur servent à acheter des vêtements et des fournitures scolaires, dans l'une des villes les plus chères d'Afrique.
Le biama naît par hasard en 2021 dans une salle de jeux vidéo, lorsqu'un jeune homme remporte de l'argent après une victoire et improvise des pas, que son ami filme: aujourd'hui, Karl Gueï, surnommé "Kalomaman", compte deux millions d'abonnés sur TikTok, raconte le journaliste culturel Toussaint Konan, sans s'expliquer son succès fulgurant.
Les soirées hebdomadaires se sont depuis multipliées à Abidjan et dans d'autres villes ivoiriennes, malgré le bruit tardif qui dérange parfois les riverains.
Elles servent de tremplin aux débutants et de vitrine aux artistes à la notoriété grimpante, amplifiée par les réseaux sociaux.
Création d'emplois
Les clips du danseur et chanteur Dydy Yeman, une des têtes d'affiche du mouvement, cumulent des dizaines de millions de vues sur YouTube. L'artiste s'est déjà produit hors du pays, sur le continent africain et en Europe.
Il a pourtant commencé simplement, à Yopougon: "on vient de là-bas" alors "c'est une fierté", lance-t-il avant de monter sur scène devant des milliers de jeunes, lors d'un festival du quartier huppé de Cocody, où l'entrée coûte cette fois entre 10.000 et 15.000 francs (entre 15 et 22 euros).
Bracelets fluorescents aux poignets,visages et t-shirts couverts de peinture, le public suit les pas dictés par Dydy Yeman et entonne les paroles de ses chansons.
"Même si je suis assis, mes jambes commencent à bouger", assure Jean, 22 ans, étudiant en première année de BTS.
Curieuse, Maimouna Tinta, 19 ans et tout juste bachelière, est venue "voir, si ce qui est à la télé, c'est vrai".
Le biama a d'ailleurs sa propre émission de télévision, son "JT", diffusé sur une chaîne privée.
Pour le sociologue Stéphane Babo, cette tendance "a tout le mérite d'exister" et peut "durer dans le temps".
"En plus de la passion (...) il y a tout un aspect économique", notamment la création d'emplois, voire de carrières, selon lui.
"Les danseurs, lors de leur prestation, sont quand même rémunérés", dit-il, sans compter "tout le business qui se fait à côté", comme la vente de vêtements.
L’arrangeur Elie-Michel Assié Diou voit également dans le succès de ce mouvement "un marché". Il assure qu'en quelques années, son studio a enregistré plus d’une cinquantaine d’artistes.
Reste à structurer le secteur, notamment pour protéger les créations.
byo-bam/pid/cpy

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