Antoine Lamoraille Aouegui : un grand militant de la Guyane nous quitte
Dans la journée, Antoine Lamoraille Aouegui a quitté sa terre de l'Ouest qu'il chérissait tant à bientôt 80 ans. Il était hospitalisé, au Centre hospitalier de l'Ouest guyanais, depuis quelques jours à cause d'une longue maladie découverte bien trop tard.
Si Antoine Lamoraille était connu avant tout comme un maître de l'art Tembe, un ébéniste hors pair, il a été aussi un syndicaliste et un ardent défenseur de la Guyane dans les années 70.
"Notre amitié a commencé par un compagnonnage d’engagement indépendantiste. Antoine était dirigeant et membre fondateur du MBLG, le Mouvement de Libération des Bonis de Guyane. Avec quelques autres camarades prestigieux comme Ali, Ayao, Kukuman, Omer, Michel, Joachim Gran Man…Et parce qu’il éclatait d’énergie, il était également militant du FNLG [Front National de Libération de la Guyane / Fo Nou Libéré la Guyane]", se rappelle Christiane Taubira, membre du Moguyde à l'époque.
Le MLBG était un mouvement anti-impérialiste. "Pour l'esclave et l'opprimé, la révolution est un impératif. Un acte de désespoir, conscient, inspiré par ce qu'il fait toujours défaut au temps présent, le beau et la justice", raconte un témoin en Guyane, le site de l'écrivain Joël Roy, au sujet de M. Lamouraille.
Au moins une semaine de deuil
"Un grand militant de la Guyane vient de disparaître. La Guyane et Apatou perdent un grand homme qu'ils n'ont jamais valorisé. Et c'est bien dommage. Moi-même, sa fille aînée n'a pas assez appris de lui, notamment l'art Tembe mais tellement d'autres savoirs", regrette Claudine "Christelle" Lamoraille Aouegui.
Pour l'instant, la famille doit se réunir pour décider des funérailles. Ses fils qui résident outre-Atlantique doivent revenir.
La commune d'Apatou prévoit au moins une semaine de deuil.
"Je reste sans voix. Nous venons de perdre l'un de nos sages, l'un de nos détenteurs du savoir-faire bushinenge et Aluku. C'était un visionnaire, un artiste aussi", réagit Moïse Edwin, l'édile.
Fondateur de Mama Bobi
Antoine Lamoraille Aouegui avait fondé l'association Mama Bobi au début des années 90. Une association qui a gardé toute son importance trente ans plus tard. Il avait transmis la garde de la bibliothèque Jules-Crevaux, du nom de l'explorateur, à une association d'enseignants de la commune d'Apatou.
"Un grand homme. Son parcours de militant mais aussi de sabi man et de tembe man était exemplaire. Il a joué un grand rôle pendant la guerre civile au Suriname de 1986 à 1992 avec l'accueil des réfugiés, notamment les Paamaka. Il a été un repère pour moi, pour les Aluku et même pour les autres groupes", se remémore Jean Moomou, docteur en histoire et professeur des Universités, qui ne cachait pas sa grande tristesse, hier.
"L’ami s’en est allé. Antoine avait conservé un sourire adolescent. Seulement le sourire. Car Antoine est un combattant. Il n’a jamais cessé de l’être. Il l’était encore, ces dernières semaines, ces derniers jours. C’est ce sourire adolescent qui dansait sur ses lèvres quand je lui disais ces mots ordinaires que l’on prononce dans ces moments où la légèreté est plus lourde que l’instant présent", se confie, Christiane Taubira, l'ancienne Garde des Sceaux.
Un autre homme des arts, qui vient de nous quitter, André Paradis rendait hommage à Antoine Lamoraille en 2013, quand il venait d'être fait chevalier des arts et des lettres : " C'est un hommage rendu à un grand militant, et un hommage bien mérité qui fait plaisir à tous ses amis. Trente ans au service de Mama Bobi, trente ans et plus au service de l'art Tembe, trente ans et beaucoup plus passés au service de la culture boni trouvent enfin une reconnaissance, même si cette " récompense " n'efface pas le mal qui lui fut fait jadis. Pour cela, il n'y a ni oubli ni pardon : nous sommes notre mémoire."
Arrêté et déferré à Paris
André Paradis voulait rappeler cette arrestation et déportation devant la cour de sûreté de l'État, le 15 juillet 1980, après l'incendie d'un dépôt de carburant. "Raymond Charlotte, trente-trois ans, journaliste, Antoine Aouegui, dit " Lamoraille ", trente-six ans, charpentier; Eddy Ho-A-Chuck, vingt-cinq ans, électro-mécanicien, et Éric Blanchard, vingt-quatre ans avaient été accusés à tort de tentatives d'attentats par explosifs, de détention d'explosifs et de participation à une association de malfaiteurs", est-il écrit dans le journal Le Monde de l'époque.
Une époque où l'engagement entre l'art, la politique et le citoyen était total. C'est ainsi qu'était Antoine Lamoraille Aouegui d'après les premiers témoignages reçus.
France-Guyane présente ses sincères condoléances à toute sa famille et ses proches.

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