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Au coeur d'Harpie

La pression monte à Ilha Bela

Stéphanie BOUILLAGUET Mardi 08 juin 2010

Ilha Bela, fin avril. Les habitants attendent de pouvoir passer sur la Sikini pour alimenter les sites d'orpaillage clandestin. Au même moment, les gendarmes mènent une opération Harpie dans le secteur : 45 carbets seront détruits. (SB)

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Plusieurs milliers de garimpeiros travaillent sur les sites d'orpaillage clandestin disséminés en Guyane, notamment au coeur du Parc amazonien. La région de l'Oyapock compte à elle seule une quarantaine de chantiers, selon la dernière étude de l'Office national des forêts et du Parc amazonien. Reportage au village brésilien Ilha Bela, véritable cordon ombilical alimentant les sites d'orpaillage clandestin de la Sikini.

Ilha Bela, jeudi 29 avril, 20 heures. Debout, adossés au mur ou concentrés sur la partie de billard qui se joue au Bar da Ivoneth, une dizaine d'hommes n'attendent que le feu vert pour embarquer vers la crique Sikini. Les visages sont tendus : le « guetteur » les a prévenus par radio que les gendarmes patrouillaient dans les parages.
Ilha Bela se trouve sur la rive brésilienne de l'Oyapock, à une vingtaine de minutes de pirogue en aval de Camopi. Construit illégalement dans le Parc des Tumuc Humac, ce village d'environ 200 habitants fait office de cordon ombilical pour les sites d'orpaillage clandestin situés sur la Sikini, en les alimentant chaque jour de marchandises en tout genre.
Assis à une table du bar, Benjamim (1), la quarantaine marquée, livre quelques ficelles d'un commerce plutôt lucratif : « Pour faire de l'argent, il faut revendre du gasoil, de l'essence, de la nourriture, de la bière, des médicaments... » . Le bidon de 50 litres de gasoil qu'il a acheté environ 100 reais (44,50 euros) à Oiapoque sera revendu 10 grammes d'or (300 euros) au fond de la forêt ; celui de 200 litres coûtera 40 grammes d'or. L'essence vaut un peu plus cher : elle coûte 150 reais les 50 litres à Oiapoque, 15 grammes d'or (450 euros) sur les sites.
3 grammes d'or pour le guetteur
L'heure avance, les clips de techno-brega s'enchaînent bruyamment à la télé posée sur le comptoir du bar. Les hommes sont prêts à attendre - toute la nuit s'il le faut - le moment opportun pour passer sur la Sikini. Une quarantaine de personnes doivent partir ce soir.
Certains iront rejoindre les sites d'orpaillage pour y travailler, d'autres achemineront des marchandises.
Benjamim est prudent. Hier, les gendarmes ont brûlé plusieurs carbets au fond de la forêt et des tonnes de matériel. Ce soir, huit « canoas » (petites pirogues de 8 mètres, poussées par des moteurs de 15 ch) chargés à bloc doivent passer. Alors, hors de question de prendre le risque tant qu'ils se trouvent dans le coin. Le guetteur, à qui les garimpeiros remettront 3 grammes d'or par pirogue, commence lui aussi à douter d'un départ cette nuit.
Edouardo (2) a délaissé un instant la partie de billard pour boire une canette de bière. Il soupire : « Quand il n'y a pas de contrôle, on peut rejoindre les « currutelas » (villages formés autour des chantiers d'orpaillage, ndlr) plus rapidement, avec de grandes pirogues. Mais quand ils sont là, on doit emprunter des petits chemins dans la forêt pour contourner le barrage. On porte les marchandises sur notre dos, c'est difficile. Mais, on ne sait pas... Peut-être que demain, le contrôle sera de nouveau levé! » , espère-t-il. En tout cas, pour ce soir, l'opération tombe doucement mais sûrement à l'eau. Les groupes électrogènes s'éteignent l'un après l'autre sur la « Belle Île » . Demain est un autre jour, les garimpeiros en sont persuadés, ils finiront par passer.
Nous ne l'apprendrons que de retour à Cayenne, les gendarmes menaient à ce même moment une opération sur la Sikini. Du 26 au 29 avril, ils ont investi le « Village Sikini » , où ils ont détruit 45 carbets, trois tonnes de nourriture, 2,5 tonnes de matériel, 130 litres de carburant, trois armes à feu et du matériel servant à l'extraction de l'or.
Le village compte de nombreux petits commerces. Ici, tout se paie en or, à des prix exorbitants.
« J'ai perdu 10 000 reais! »
La radio-CB - avec laquelle les garimpeiros communiquent entre eux - crache ses parasites dès l'aube. Un homme à l'allure gaillarde, à qui on n'irait pas spontanément demander son chemin, tente d'établir la liaison avec l'un de ses contacts en forêt. Les nouvelles sont mauvaises, les gendarmes sont encore là. L'attente plonge le village dans la torpeur. Certains en profitent pour fabriquer des « casamba » , des sacs pouvant porter 50 à 60 kg de marchandises. D'autres jouent aux dominos, au billard, ou vont se baigner. Des boeufs paissent quelques centaines de mètres plus loin, sur une colline déboisée.
En apparence, Ilha Bela est un village tranquille. En tout cas, il ne compte pas de voleurs! « Les gens ne jouent pas ici. Les voleurs, c'est : « Pan! » » , sourit sévèrement un jeune Brésilien de passage dans le village, en mimant un fusil. Son père est mort à Ipoussin il y a quelques années, tué par l'un de ses « collègues » après avoir trouvé « une pépite » . Alors lui ne préfère pas s'embarquer dans ce business-là : trop dangereux.
Assis sur de maigres bancs en bois face au fleuve, certains acceptent de parler, malgré la méfiance ambiante. La plupart des habitants d'Ilha Bela viennent du Maranhão, au nord-est du Brésil, l'un des États les plus pauvres du pays.
C'est le cas de Phillip (3), la quarantaine, qui travaille dans la forêt depuis deux ans. Il espère pouvoir amasser assez d'argent pour se construire une maison et vivre tranquillement dans sa région natale : « Vous savez, ici, ce n'est pas facile de travailler, mais on n'a pas le choix. On doit marcher deux jours pour arriver aux sites. Il faut toujours aller plus loin pour travailler. Et si les gendarmes nous attrapent, ils mettent le feu aux marchandises. Certains disent même qu'ils leur ont brûlé leurs papiers d'identité! »
À ses côtés, Raimundo est là depuis plus longtemps qu'il ne l'avait prévu. Les gendarmes ont brûlé toutes les marchandises qu'il comptait revendre sur les sites. « J'ai perdu 10 000 reais (4 445 euros)! 10 000 reais partis en fumée! » , tempête-t-il. Alors, il reste là le temps de se refaire. La Guyane, il connaît bien. Il a travaillé un peu partout sur les sites d'orpaillage. Il y a quelques mois, il était du côté de Saint-Laurent, s'est fait attraper par la Paf et expulser à Belém. Il dit qu'il travaille 12 heures par jour sur les sites d'orpaillage. Après avoir donné ce qu'il doit au propriétaire des machines, il lui reste environ 2 à 3 grammes. « C'est beaucoup pour le Brésil, explique-t-il. Chez moi, il n'y a pas de travail. Si on veut travailler, il faut venir ici! Je dois envoyer de l'argent à ma famille, pour que ma fille puisse faire des études. »
Les « casamba » permettent de transporter 50 kg de marchandises.
L'armée brésilienne s'y met aussi
Pour la deuxième fois de la journée, une pirogue de l'armée brésilienne longe le village. Il y a dix jours, les militaires ont réalisé un grand contrôle dans le cadre de l'opération « Curar » (« Guérir » en portugais), qui vise à faire le ménage aux frontières. Neuf garimpeiros illégaux ont même été arrêtés le 18 avril ; ils travaillaient au Brésil, dans une zone protégée, entre la ville d'Almeirim (Pará) et Oiapoque.
Plus près de chez nous, un contrôle routier a été installé à la sortie d'Oiapoque, des contrôles sur le fleuve ont été mis en place, au point que les militaires brésiliens ont arrêté des habitants de Camopi qui n'étaient pas en possession de leurs papiers. À Ilha Bela, ils ont relevé les identités, contrôlé les nombreux commerces, vérifié que tout était en ordre.
Ivoneth ne le voit pas d'un très bon oeil. Cette femme en or, au visage accueillant, tient le bar du même nom. Elle a entendu comme tout le monde que Brasilia voulait raser le village, ainsi que les autres construits illégalement dans les Tumuc Humac. Ivoneth a créé une association, où chaque habitant adhère moyennant 20 reais (8,90 euros), pour défendre les intérêts du village : « Nous, on vit ici depuis des années. C'est tranquille, il n'y a pas de problèmes. Pourquoi veulent-ils tout casser ? » Elle partage avec les autres habitants l'amère impression que la fin d'Ilha Bela est proche.
Nous quitterons l'île samedi, dans la matinée. Le soir, des hommes auront vraisemblablement tenté l'aventure malgré la présence des gendarmes : ces derniers ont annoncé avoir saisi sur la Sikini deux pirogues chargées de 1 350 litres de carburant, 2,5 tonnes de nourriture et 1,5 tonne de matériels.
Transfert de marchandises au Saut-Maripa. Notre pirogue était chargée de deux bidons de 200 litres de carburant ; celle qui voyageait avec nous comptait 37 bidons de 50 litres, et quatre bidons de 200 litres.
(1) Les prénoms ont été changés.
(2) Les prénoms ont été changés.
(3) Les prénoms ont été changés.
- REPÈRES
7 000 kg d'or déclarés à Oiapoque
(WWF)
Par quel extraordinaire tour de passe-passe 7 000 kilos d'or peuvent-ils être déclarés sans avoir été préalablement extraits du sous-sol brésilien ? Alors qu'il n'existe pas de site minier dans la commune d'Oiapoque, 6 697 kilos d'or y ont été déclarés de 2004 à 2008.
Sur les déclarations (photo), il est précisé que l'origine de l'or est « Oiapoque » ! Selon le WWF (qui tient ces chiffres de la Receita federal d'Oiapoque), 1 120 kilos ont été déclarés dans la ville frontalière en 2008, 809 kg en 2007, 1 617 kg en 2006, 926 kg en 2005 et 2 225 kg en 2004. Soit 6 697 kg en quatre ans (l'équivalent actuel de plus de 200 millions d'euros).
Selon une source proche du dossier, au moins autant d'or partirait dans les villes du sud du pays sans être déclaré à Oiapoque. Sans oublier l'or qui s'envole pour le Surinam...
Luiza Lopes da Silva Iembrou, représentante du ministère des Affaires étrangères brésilien.
Nous exportons un problème social (...). Les garimpeiros illégaux violent 14 lois françaises, mais le gouvernement français est tolérant envers les orpailleurs, puisqu'il n'applique que celles relatives à l'immigration clandestine, qui prévoient l'expulsion.
(source IBGE)
Oiapoque compte 20 962 habitants (2009). Le PIB par an et par habitant s'élève à 10 340 reais (4 613 euros). Le salaire minimum au Brésil est de 510 reais (227 euros).
Daniel Ferey, préfet, lors du Conseil d'administration du Parc amazonien, fin avril
En juillet, lors de la visite d'Éric Besson, les garimpeiros ne s'enfuyaient même plus et demandaient qu'on les reconduise parce qu'ils n'avaient plus rien à manger. En début d'année, on a constaté qu'ils avaient reproduit leurs stocks. Avec Harpie pérenne, on espère éradiquer la présence des orpailleurs en Guyane
600 kg
C'est la différence entre l'exportation d'or depuis notre département et la production déclarée en 2008 : 1 504 kilos d'or ont été produits officiellement, quand 2 100 kilos ont été exportés. L'écart a néanmoins tendance à diminuer au fil des années : en 2002, 9 tonnes ont été exportées, tandis que 2,9 tonnes étaient produites officiellement. Le WWF demande l'application de la loi de garantie en Guyane. Elle vise à contraindre les négociants à donner l'identité de leur vendeur d'or dans un registre officiel. Une mesure qui permettrait de développer la traçabilité de l'or guyanais et de lutter contre « l'or sale » .
La bataille navale sur l'Oyapock vue par la presse brésilienne
« Climat de guerre à la frontière » titrait le journal Portal Oiapoque en mars. Pour rappel, les policiers de la Paf et des militaires s'étaient fait prendre en chasse par une dizaine de pirogues de Brésiliens après avoir arrêté 10 personnes, dont 5 porteurs d'or. Ils avaient riposté en tirant au flash-ball.
Suite à cet épisode, la presse donne la parole aux habitants d'Oiapoque : « Le fleuve est notre maison, personne n'a le droit de véto sur le passage de quiconque. [...] Le Brésil ne fait rien pour améliorer notre situation et la France ne nous laisse pas en paix » dit une jeune homme.
Le journaliste, plus loin, commente : « La devise française « Égalité, fraternité et liberté » est littéralement oubliée par les autorités policières » . Il va même bien plus loin, en comparant la police à la gestapo. Le journaliste conclut : « Les villes d'Oiapoque et de Saint-Georges attendent maintenant que les autorités des deux côtés se manifestent au sujet de cette relation troublée » .

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