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OPINIONS

[TRIBUNE] « Comme un cadeau à Albina »

Une élève de troisième Mardi 23 Mars 2021 - 12h47
[TRIBUNE] « Comme un cadeau à Albina »
Albina, vue depuis une pirogue - (SR)

Jeanne Thominet, enseignante de Lettres au collège Nonnon de Cayenne, a envoyé à la rédaction de France-Guyane, le récit d’une élève de troisième qui souhaite garder l’anonymat. « Elle l’a rédigé lors du brevet blanc ; il s’agissait de raconter un souvenir d’enfance marquant. Je me suis contentée de corriger l’orthographe et la ponctuation, tout le reste est authentique et absolument pas retouché ». Le voici ici.

 « J'avais six ans quand ce drame a perturbé ma vie d’enfant. Je ne me souviens pas de tout ; mais c’était un week-end du mois de Juin. C’était un matin. Je me réveille, ma mère était déjà réveillée, elle était enceinte de mon deuxième petit frère qui a maintenant huit ans.

Ce jour-là, ma mère était sortie en pyjama pour aller jeter les poubelles dehors, devant le portail. Moi j’étais à l’intérieur avec mon petit frère quand la PAF a arrêté ma mère car elle n’avait pas de carte de séjour. C’était une clandestine, un peu comme moi, mais la différence c’est que j’allais à l’école en Guyane depuis mes trois ans. Ils l’ont embarquée. Juste parce qu’elle n’avait pas de carte de séjour. Elle n’avait aucun moyen de dire qu’un de ses enfants de deux ans était chez elle et qu’on ne pouvait pas l’emmener comme ça. Mais elle a pu faire un signe à mes cousins qui jouaient dehors pour qu’ils puissent prévenir ma tatie. Mes cousins sont rentrés dans la maison et ont prévenu ma tatie de ce qui s’était passé. Et ils ont prévenu mes oncles en même temps pour pouvoir l’aider.

Malheureusement les règles de chaque pays sont dures, ils n’ont pas eu de pitié pour une femme enceinte de cinq mois qui aurait pu perdre son bébé à cause de la peur et du stress. C’est une des lois de la police de ne ressentir aucune pitié envers quelqu’un : ils l’ont enfermée avec d’autres femmes dans une cage, c’est comme ça que j’appelle une cellule, comme un animal, mais elle n’avait pas de menottes. Les autres femmes pleuraient, mais elle non. Les autres oui car elles ne savaient pas comment elles pourraient revoir leur famille. Ma mère savait que ma tante était au courant, alors elle était calme. Un jour est passé ; mes oncles essayaient de la faire sortir mais en vain. Ils sont allés voir les gendarmes en leur expliquant que ma mère avait des enfants et qu’elle avait déposé son dossier de demande d’asile mais ça n’a servi à rien, ils l’ont expédiée comme un cadeau à Albina. Je ne reverrais peut-être plus ma mère ni mon nouveau petit frère, elle n’avait aucun moyen de nous contacter ni de nous dire où elle était.

Chaque jour je regardais devant la porte pour voir si ma mère reviendrait un jour. Mon petit frère et moi étions si tristes ! C’était un enfant, il avait besoin de sa mère. Ma tatie ne voulait pas nous expliquer pourquoi ma mère n’était pas de retour chez nous, mais je ne pouvais pas pleurer devant mon frère car j’étais la seule personne qui lui restait, je devais faire preuve de courage. Une semaine plus tard, ma mère nous appelle grâce à un homme qui lui était venu en aide et qui l’avait protégée pendant ces jours. Ils ont dormi chez la mère de cet homme.

Ce jour-là, j’ai pu sourire et manger car ma mère allait revenir peut-être avec mon frère qui n’était pas né, mais saine et sauve. On a pu trouver un moyen et mes oncles sont allés les chercher. Ce jour-là, je jure que si je deviens riche, j’offrirai à cet homme de l’argent pour m’avoir ramené ma mère et mon frère. Quatre ans après, elle a pu obtenir sa carte de séjour.

J’avais dix ans ce jour-là et jusqu’à maintenant, je ne peux jamais oublier cette histoire de ma vie et de mon frère, elle restera gravée dans mon cœur pour toujours.
»
 
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4 commentaires

Vos commentaires

Bouyon Wara 23.03.2021
merci pour ce témoignage

On gagne toujours à écouter les enfants...

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tronoki 23.03.2021

« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde... »
Michel Rocard
« Le seuil de tolérance des Français à l’égard des étrangers a été atteint dans les années 70 »
François Mitterand

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Georges de Cayenne 23.03.2021
"Faire pleurer dans les chaumières"

Je ne pleurerai pas ! Car je suis révolté par le manque de responsabilité d'une femme qui arrive en Guyane en se sachant dans l'illégalité et qui y fait des enfants. Les enfants, ça se fait à deux : où était le père ? La Guyane comme la France est un pays de droit. Il y a des règles à suivre pour y vivre. Alors lorsqu'on ne les suit pas, on s'expose à ce genre de chose.

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dny973 23.03.2021

Témoignage poignant et réaliste. Cependant, les lois sont faites pour nous protéger même si cela peut souvent paraître incohérent et insensé.

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