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Yann Cléry, musicien et danseur, en concert ce soir au Centre d'Archéologie Amérindienne de Kourou

« Il n’y a pas de frontière dans ce que je peux aimer »

Propos recueillis par Sylvie Arnaud Samedi 21 Septembre 2019 - 03h05
« Il n’y a pas de frontière dans ce que je peux aimer »
Yan Cléry en concert au Centre d'Archéologie Amérindienne de Koruou ce samedi 21 septembre - @Cyril Gabbero

Yann Cléry se définit musicalement dans un brassage des genres. Sa flûte répond au son tribal amérindien sous fond de mazurka traditionnelle créole. Il y intègre des riffs de basse électro punk, des voix de conteurs, la sienne, des textes engagés de la « Négritude »… Digne héritier de tous les pans de la musique guyanaise, l’artiste, pour autant, choisit le postulat de porte étendard de son « propre château musical » pour la bonne raison que ce sont des inspirations larges et composites sans ordre ni hiérarchie qui font son identité.

Vous êtes flûtiste, chanteur, choriste, auteur, compositeur et producteur. Vous avez incontestablement une décharge ska punk, un son rock. Vous vous qualifiez d’Afropunk amazonien tant vous épousez aussi l’héritage amérindien. Bref, vous intégrez et mélangez un nombre certain de styles de façon spongieuse et fluide. Quel est votre parcours ?

Je suis né en Guyane, j’ai vécu mon adolescence en Guadeloupe puis en France métropolitaine. Mes parents avaient des goûts très éclectiques ; on écoutait tous les styles, Carmen, du reggae, de la biguine jazz… Le rock est venu plus tard. Il n’y a pas de frontière dans ce que je peux aimer. J’ai fait de la flûte à bec et de la flûte traversière au conservatoire. J’étais prédestiné à la flûte mais mon instrument préféré était la trompette. Aujourd’hui mon instrument de prédilection est la contrebasse, mais je suis trop douillet pour la pratique de cet instrument qui prive de la sensibilité au bout des doigts. Musicalement, j’ai été très poreux. J’ai voyagé du classique à la salsa en passant par le rap, joué dans un groupe de ska punk, métal parfois, c’est un peu tout terrain ! J’ai eu une vision à 360° sans en faire le tour. J’aime toutes les musiques, et j’ai beaucoup d’amour pour La musique pourvu qu’elle soit bien jouée et interprétée.

Votre album solo Motozot (Moi, toi, vous) datant d’octobre 2017 met à l’honneur le tambour de la tradition guyanaise. C’est un album composite…

L’écriture de Motozot s’est fait en un an. L’album comprend des textes en français, en créole et en langue amérindienne. On y retrouve notamment un texte de la « Négritude », du poète Léon-Gontran Damas sur le morceau Foi de Marron. Je fais appel à la danse, aux rythmes kanmougué, au dancehall, à la mazurka traditionnelle, à des danses sans nom aux éclats inventifs, au slam, à la poésie… En ce sens oui, dans ce qu’il véhicule, l’album est composite. Il est un bout de mon physique, ma parole, ma création musicale, ma personnalité. Mon retour au pays natal, la Guyane française y a joué pour beaucoup. J’ai été amené à jouer chez et avec les Teko, une des six ethnies guyanaises amérindiennes dont je fais partie. J’ai vécu cela comme un électrochoc. On était dans les terres à la frontière brésilienne. Je suis parti avec « Discours sur le colonialisme » que je n’avais pas encore lu. C’est alors que j’ai compris d’un coup, comme on reçoit une claque, qu’on est dans un déni de reconnaissance de l’apport des Caraïbes dans la France métropolitaine. Le déplacement permet des révélations parfois ! J’ai aussi pris conscience d’un certain nombre de choses qui m’étaient arrivées. Je ne crois pas avoir souffert directement de racisme. Le racisme est une chose directe ou sournoise. Je dirais seulement qu’il est bon de véhiculer des textes de la « Négritude » et rapporter l’histoire des Neg marrons. C’est pourquoi je les ai inclus dans Motozot. Ce qui a renforcé ma conviction que c’était le bon chemin, c’est le fait d’assister encore à l’heure actuelle au talent fou de musiciens caribéens de la jeune génération comme Sonny Troupé, Arnaud Dolmen… et au manque de reconnaissance dont ils sont l’objet en France métropolitaine. Comme eux, je cultive de la distance par rapport à cela, ne me complais pas là-dedans mais je me rends de plus en plus compte du traitement réservé à la scène musicale ultramarine dans l’Hexagone.

Vous possédez une fibre artistique éclectique puisque vous vous êtes produit en tant qu’acteur et danseur dans les Compagnies « Le Monte-Charge » en 2006 et « Hapax » en 2007. Cette capacité à occuper l’espace scénique se ressent fortement dans vos concerts. Vous avez une dynamique très singulière. On pourrait vous qualifier d’explosif et de tranquille parce que vous avez une capacité fulgurante et vertigineuse à changer le tempo ou la puissance d’action ou les rythmes… Cela donne au public le sentiment d’avoir entendu et capté des registres aussi divers que complexes ou d’avoir assisté à plusieurs concerts en un !

La musique s’entend et se ressent du bas vers le haut ; ce sont les lois de la propagation naturelle du son. Je capte et j’entends beaucoup les lignes de basse. Je me base sur ces lignes-là. Cela rejoint le travail que j’ai fait sur le tambour, l’instrument caractéristique des basses. Ma vision de la musique se fait par des projections et des formes. Je pars d’éléments disparates visibles et invisibles qui deviennent des formes et mon but est d’en faire des formes nouvelles à chaque fois. C’est ainsi que je ressens la musique ; c’est une sensation dont j’aurais du mal à me passer. C’est aussi pourquoi j’accorde une large part à l’improvisation. Je réserve le plus souvent un solo non prévu, je vais peut-être couper un morceau et y apporter des variations. Les musiciens ont autant envie de se surprendre que de me surprendre. La vraie force de Motozot provient de la constitution même du groupe de musiciens d’horizons complètement différents. Le guitariste vient de la scène rock, le DJ du hip-hop, le bassiste fait du dub… Sur le papier tout était fait pour que ça ne marche pas. Tous ont laissé de côté leur égo et se sont mis au service de la musique. Cela devient un support au sens où il se passe des choses inattendues. Sur scène, je ressens de l’électricité et beaucoup de vibrations et oui, j’ai une propension naturelle à capter le public, ressentir l’énergie et la dynamiser.

Vous êtes à l’origine de plusieurs créations guyanaises : En 2019, une création est prévue en Guyane avec Yannick Théolade et son art martial le Djokan. La danse est une part intégrante de votre travail…

En réalité, je suis un musicien danseur. La musique que je voulais faire était intimement liée à la danse. Je souhaitais devenir à la fois danseur et musicien tant ce postulat de danseur-musicien va de pair. Tout tourne autour du corps, il s’agit du mouvement et de la respiration. C’est pourquoi il y a avec Yannick Théolade une facilité à mêler nos deux arts pour générer de la musique en mouvement. La danse a été pour moi le premier pas vers la libération du corps, vers le fait d’assumer son corps. Avec la taille que j’ai, il était hors de question que je sois quelqu’un de vouté. La notion de fierté, je l’ai eu en moi très tôt et l’ai naturellement développée avec ce type de travail. Inclure la danse comme partie de mon cadre scénique change ma perception ou, pour le dire autrement, le fait de vivre corporellement dans la danse agit sur les musiciens et sur la musique en train de se faire.

Que pouvez-vous dire du rythme kanmougué et quelle est votre relation à la Guyane, à la terre ?

Le rythme kanmougué des Bushinengue se joue avec deux tambours : un mâle et un femelle. Je sais jouer le rythme mais j’ai encore beaucoup à apprendre. Les Bushinengue, l’ensemble des peuples nés des grands mouvements de marronnage sont fiers, ont peu d’aménité pour le créole et se livrent relativement peu. Il y a pour ce peuple une vraie curiosité de ma part. Je suis très attaché à la Guyane, et je l’arpente de long en large depuis plusieurs années. En moins de quatre ans, j’ai appris mes origines Teko, brésilienne, créole. J’accueille ces révélations presque sans surprise mais avec beaucoup de fierté et de recul ; c’est comme si je le savais déjà. Du coup, forcément, s’installe une logique d’apaisement qui me conforte dans le choix musical que j’ai fait. D’une certaine façon, je porte, je parle, je génère de la culture guyanaise mais je me conçois comme porte étendard de mon propre château musical. Les influences sont nombreuses. Des peuples et des populations diverses constituent la Guyane française. On est sur le continent américain, sur un territoire absolument gigantesque, là où se situent les Tumuc Humac, les montagnes du sud ; elles marquent la frontière avec le bassin de l’Amazone — une terre hautement magnétique, pas loin de la ligne terrestre située à équidistance des deux pôles, qu’il me tarde de découvrir tant les questions relatives au magnétisme terrestre m’attirent.

 

Yann Cléry sera en concert le samedi 21 septembre 2019 à 19.30h au Centre d'Archéologie Amérindienne de Kourou.

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