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André-Yves Rameau

« Quand on a un langage franc, on vous écoute »

Propos recueillis par Pierre Rossovich / Photo Katheryn Vulpillat Mercredi 22 mai 2019
« Quand on a un langage franc, on vous écoute »
ANDRÉ-YVES RAMEAU - Kathryn Vulpillat

Figure de la communauté haïtienne de Guyane, André-Yves Rameau, chef d’entreprise et président de plusieurs associations, a été mis à l’honneur samedi 11 mai, lors d’une soirée organisée par le Club des amis Guyane-Haïti.

Pourquoi selon vous, avez-vous été mis à l’honneur ?

Depuis mon arrivée en Guyane en 1973, j’ai toujours travaillé dans le social sans jamais rien attendre en retour. Le visa pour entrer n’est devenu obligatoire qu’en 1979. À l’époque, il n’y avait pas de consulat d’Haïti. Il fallait donc envoyer son passeport à Paris pour le renouveler. Beaucoup n’avaient pas d’adresse fixe et leurs papiers s’égaraient. Je suis donc allé rencontrer l’ambassadeur d’Haïti à Paris. Nous nous sommes mis d’accord et tous les passeports de mes compatriotes arrivaient chez moi ! La communauté a beaucoup apprécié car je ne l’ai pas fait pour l’argent. C’était un coup de main.

Comment était la Guyane à cette époque ?

Elle n’était pas encore développée. Dans les cités de Cayenne, les routes étaient en terre rouge.

Comment les gens vivaient-ils ensemble ?

En 1973, il y avait à peu près 1 000 Haïtiens en Guyane. Il n’y avait pas de problème, mais il existait une sorte de mépris envers eux. Car les Haïtiens arrivés ici étaient des agriculteurs. En arrivant, ils se sont mis à faire des jobs. Au fur et à mesure, ils ont été employés sur les chantiers et ont appris un métier. Moi-même, j’ai travaillé quinze ans pour Georges Euzet. J’ai commencé en tant que manœuvre et j’ai fini ouvrier hautement qualifié. Ensuite, j’ai créé mon entreprise.

D’où vient votre engagement politique ?

En 1982, j’ai rencontré le Pr Leslie Manigat, spécialiste en science politique, qui a formé plusieurs générations à la Sorbonne ainsi qu’à travers le monde. François Hollande, Antoine Karam, Rodolphe Alexandre ont été ses élèves. Il avait une vision pour Haïti. J’ai lancé la branche guyanaise de son parti, le Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP).

Vous étiez proche du Parti socialiste Guyanais...

Antoine Karam était à la tête du PSG. Certains citoyens français d’origine haïtienne ont adhéré au parti. Finalement, nous avons constaté que le PSG avait juste besoin de nos bulletins de vote. Nous avons soutenu Karam pendant plus de dix-huit ans avant de partir. Ensuite, Rodolphe Alexandre, qui briguait la mairie de Cayenne, a sollicité notre soutien. Cette fois, nous avons demandé que l’un des nôtres soit mis en avant. Alexandre a été un homme de parole et a placé un Français d’origine haïtienne en tant que maire adjoint, Julner Belizaire. Depuis, nous sommes restés à ses côtés. Fortuné Mécène est aujourd’hui vice-président de la CTG.

Votre parole a donc un poids important dans la communauté ?

C’est ça. Parce que je n’ai jamais eu un langage trompeur. Quand on a un langage franc, on vous écoute.

Vous êtes aussi un homme de radio. Vous avez débuté sur Radio Tout Moun, puis avez crée Radio Mosaïque avec l’association Aide. Vos émissions parlaient essentiellement de la vie politique haïtienne. Pourquoi est-ce important pour vous, alors que vous êtes en Guyane depuis quarante-six ans ?

J’ai fait toute ma vie en Guyane. Et même si certains Guyanais ne me considèrent pas comme l’un des leurs, je suis un producteur de Guyanais car j’ai neuf enfants et onze petits-enfants guyanais (rires) ! Mais quelles que soient les circonstances, cé ayisyen mwen yé. Quand je vois mon pays dans la détresse, je suis obligé d’en parler. Si les Américains où les Français parlent des problèmes d’Haïti, pourquoi pas moi ? Ce sont les Haïtiens qui doivent s’occuper des problèmes de leur pays.

Quelle différence voyez-vous entre les Haïtiens de votre génération et les nouveaux arrivants ?

Dans les années passées, les Guyanais nous prenaient pour des couillons. Malgré tout, nous sommes restés et nous nous sommes intégrés, sans bruit. Nous avons toujours respecté la Guyane. J’ai toujours sensibilisé mes compatriotes dans ce sens : tu n’imposes pas aux Guyanais ta culture. Les Guyanais dansent le kasé kò : donc soit tu danses le kasé kò, soit tu restes sans danser. C’est au Guyanais de te demander de lui apprendre à danser le kompa. Quand nous avons fêté les 50 ans de l’arrivée des Haïtiens en Guyane, j’ai fait venir des médias haïtiens. Je voulais qu’Haïti reconnaisse la beauté de la Guyane et la bonté de son peuple.

En ce qui concerne les nouveaux arrivants, c’est différent. Depuis la fin de la dictature de Duvalier, en Haïti, les choses ont beaucoup changé. Le régime d’Aristide a détruit la jeunesse. Alors que les Guyanais nous avaient acceptés et nous reconnaissaient comme un peuple travailleur, les nouveaux arrivants ont débarqué avec une mentalité différente. Je trouve ça triste. Mais c’est la mauvaise gouvernance en Haïti qui produit ça.

Beaucoup d’Haïtiens de Guyane viennent de la région d’Aquin, dans le sud du pays. Pourquoi ?

En 1963, un Haïtien blanc, Lili Ganeau, est arrivé ici après l’ouragan Flora. Il avait une usine de café en Haïti qui avait été détruite par le cyclone. Il était venu en Guyane pour voir s’il était possible d’y remonter son usine. Il a débarqué avec un vingtaine d’Haïtiens. Tous des gens d’Aquin et Miragoane. Beaucoup de la région ont suivi.

Vous êtes également l’un des premiers habitants de Cogneau-Lamirande...

Quand je suis arrivé à Cogneau, il y avait à peine cinquante personnes qui y habitaient. Aujourd’hui, c’est le plus grand quartier de Matoury. À mon arrivée, il n’y avait pas d’eau ni d’électricité et encore moins de route. Nous avons monté une association. Mais des personnes ont intégré l’association avec le but caché de s’opposer à Roumillac, maire de l’époque. Jusqu’à bloquer la mairie. Nous avons alors fait une grande réunion pour recevoir le maire. La confiance s’est rétablie. La mairie a racheté les terres. Roumillac était alors un allié de Léon Bertrand qui était ministre. Grâce à lui, la mairie a obtenu des aides pour lancer l’aménagement de Cogneau-Lamirande. C’est la Semsamar qui a eu le marché, l’un de ses premiers en Guyane. C’est grâce à Rameau si Roumillac a eu les voix de Cogneau-Lamirande et Balata !

Que souhaitez-vous pour la Guyane ?

On aurait dit que l’État soutient les enfants devant les parents. Lorsque notre enfant emprunte un mauvais chemin, on le corrige pour qu’il reste sur le bon chemin. L’État ne veut pas ça. C’est une société délinquante qui est donc en train de grandir. Il faudrait ouvrir des grands centres de formation et les rendre obligatoires pour les jeunes déscolarisés, comme l’était le service militaire. Ça éviterait que la jeunesse délinquante se multiplie. Je ne voudrais pas qu’il arrive à la Guyane ce qui arrive à Haïti. Je me souviens de la Guyane de l’époque de Léopold Heder, c’était un autre niveau. La jeunesse doit retrouver sa dignité au lieu d’imiter ce qui se fait ailleurs.

ANDRÉ-YVES RAMEAU ENTOURÉ DE SES FILLES - Kathryn Vulpillat
ANDRÉ-YVES RAMEAU - Kathryn Vulpillat

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1 commentaire

Vos commentaires

josy 22.05.2019
Discours sensé

Enfin un regard clair et non chimérique comme on nous y avait habitués....

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