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Immersion à Saint-Georges de l’Oyapock, confiné depuis deux mois et demi

A.G. Lundi 1 Juin 2020 - 10h26
Immersion à Saint-Georges de l’Oyapock, confiné depuis deux mois et demi

Après deux mois et demi de confinement, la lassitude se fait ressentir à Saint-Georges de l’Oyapock. Environ 1.100 tests pour le Covid-19 avaient été réalisés jeudi dans la commune, premier cluster de Guyane où on recensait dimanche soir 187 cas. Reportage.

En ce jeudi matin, les habitants de Saint-Georges de l’Oyapock se saluent tout en gardant leurs distances. Devant la boulangerie qui n’ouvre plus qu’en matinée, une file de personnes équipées de masques se forme sagement. Sur le fleuve, le va-et-vient incessant des pirogues est à l’arrêt. Après plus de deux mois et demi de confinement, cette commune, isolée du reste de la Guyane comme de sa cousine Oiapoque, semble proche de l’asphyxie. Sans possibilité d’approvisionnement dans la ville frontalière voisine, le nombre de foyers demandeurs d’une aide alimentaire au centre communal d’action sociale (CCAS), environ 200 initialement, a doublé.

Le maire, Georges Elfort, se fait la voix de ses administrés : « On essaie de faire en sorte que le moral reste bon mais ça devient très lourd ! Il faut autoriser les gens testés négatifs à se rendre à Cayenne pour résoudre le problème de l’approvisionnement. A ce rythme-là, si le confinement dure, je ne pense pas qu’on pourra continuer à alimenter une grande partie de la population. Il faut qu’on lâche un peu de lest et c’est ce que je vais m’atteler à faire ! »

Cette commune de l’Est regroupe plus d’un tiers des cas de Covid-19 détectés en Guyane. Le confinement y a été reconduit le 11 mai jusqu’au 2 juin après la découverte de clusters dans deux quartiers de la ville, où plusieurs cas importés du Brésil ont été identifiés. Frédérique Bouteille, sous-préfet des communes de l’intérieur dépêché sur place « comprend que ce n’est pas facile » : « Mais le message est : « On ne relâche pas ! » En milieu de semaine, la gendarmerie nous a rapporté une dizaine de verbalisations alors qu’elles avaient totalement disparu la semaine précédente… Ce qui est sûr, c’est que le maintien du couvre-feu et de l’interdiction de la vente d’alcool participe de la poursuite de la mobilisation. »
Taux de positivité entre 9 et 10 %
Depuis près de deux semaines, les équipes de soignants sont sur le pied de guerre dans la commune. Infirmiers, médecins, médiateurs, logisticiens : ils étaient une trentaine sur place la semaine dernière, en comptant le renfort de la réserve sanitaire. Après les quartiers Onozo, Espérance et Savane, entre autres, jeudi dernier, trois postes de dépistage Covid-19 sont déployés : au Bourg, à Adimo et à village Martin. La pêche aux volontaires au dépistage Covid-19 n’est pas très bonne alors qu’une pluie diluvienne s’abat sans discontinuer. Au poste d’Adimo comme au Bourg, les patients arrivent au compte-goutte. Au village Martin, l’affluence est meilleure car il s’agit du premier jour de dépistage et la veille, des relais communautaires ont sensibilisé les habitants. L’équipe doit finalement plier bagage en fin de matinée en raison de l’inondation de la voirie. Au quartier Blondin, fortement touché par le Covid-19, l’approche est différente. « Beaucoup d’enquêtes épidémiologiques ont déjà été faites donc les médecins y vont directement. On n’installe pas de poste de dépistage », précise Benoît Van Gastel, chargé de mission pour l’Agence régionale de santé (ARS).

A.G.

Ce jeudi, l’équipe mobile du centre délocalisé de prévention et de soins (CDPS) est quant à elle prête à partir pour sa tournée bimensuelle à Trois-Palétuviers et à Ouanary. « Ils font de l’exploration pour déceler d’éventuels cas asymptomatiques », explique Benoît Van Gastel. Ce jour-là, une centaine de tests sont réalisés dont la moitié à Trois-Palétuviers. Depuis la détection des premiers cas à Saint-Georges, près de 1.100 personnes ont été testées. « On a eu des taux de positivité de 30 à 35 %, avec des pics les 11, 12 et 13 mai. Depuis cette semaine, on enregistre en moyenne de 9 à 10 % de taux de positifs. C’est quand même rassurant », se félicite Benoît Van Gastel. « Peut-être que certains ne comprennent pas, à Cayenne ou ailleurs, que lorsqu’on annonce 25 cas, c’est par rapport à 250 tests réalisés. Je rappelle que des personnes qui n’ont aucun symptôme sont testées à Saint-Georges et parmi ces personnes, on trouve des gens positifs. Si on teste toute la Guyane, je pense que les chiffres vont être difficiles à entendre ! », avertit Georges Elfort.
Les malades sont avertis chez eux
Le vendredi matin, quand les équipes arrivent au village Martin, manque de chance : les habitants sont partis travailler à l’abattis. L’affluence est meilleure au poste de dépistage du bourg, installé à l’entrée du collège Chlore-Constant. Alinka José-Cleia, résidente du lotissement Martin, est venue se faire dépister en même temps que ses enfants. « Beaucoup de personnes que je connais ont été dépistées alors je le fais aussi par précaution », indique-t-elle. Marceli Bouliand, médiatrice du CRPV, assure la traduction et rappelle aux patients les gestes barrières. Une infirmière complète la fiche de renseignements d’Alinka et vérifie la présence d’éventuels symptômes : comme elle n’en présente aucun, un infirmier effectue un prélèvement nasal. Alinka peut ensuite rentrer chez elle et y attendre le résultat du test.

Alinka José-Cleia, résidente du lotissement Martin, est venue se faire dépister avec ses enfants. - A.G.

« Quand les patients sont symptomatiques, un médecin volant peut intervenir sur les postes, en cas de besoin. Il oriente par téléphone vers le dispensaire s’il faut un examen clinique », explique Bastien Bidaud, coordinateur de la mission Covid-19 à Saint-Georges. Les locaux de la protection maternelle et infantile (PMI), qui jouxtent le CDPS, ont été investis pour installer une consultation pour les cas suspects ou confirmés.
Submergée par le travail, l’équipe dédiée au Covid-19 se focalise surtout sur les rendus positifs, comme le souligne Bastien Bidaud : « Si on ne vous appelle pas, c’est que c’est négatif ! » Si un test est positif, une équipe qui rassemble médecin, médiateurs et épidémiologistes se déplace au domicile du malade afin de l’évaluer, de déterminer s’il présente des facteurs de risque et expliquer les règles pour les cas contact dans la famille.

En cas de facteurs de risque, le patient est accompagné à l’Unité des maladies infectieuses et tropicales (Umit) du Centre hospitalier de Cayenne. Sinon, il lui est proposé de s’isoler à l’hôtel du Fleuve, à Sinnamary. « On ne constate plus de réticence à s’installer à l’hôtel du Fleuve et les navettes pour l’hôtel sont quotidiennes : 21 personnes sont parties jeudi. Une vingtaine de bungalows supplémentaires ont été ouverts. Un roulement a commencé : les premiers patients de Saint-Georges sont guéris et reviennent dans la commune », décrit Frédéric Bouteille.
« Je pense que ça va s’améliorer »
L’opération de dépistage massif se poursuit cette semaine : le quartier Gabin notamment devait encore être prospecté jeudi dernier. Hier, le bilan faisait état de 187 malades à Saint-Georges de l’Oyapock. « On va modifier l’approche car ce n’est pas utile de faire un dépistage de toute la population sur une trop longue période : il faut pratiquement tester de nouveau les personnes ceux qu’on a contrôlées au début. A partir de la semaine prochaine [cette semaine, ndlr], on fera moins de dépistages et plus de prévention », explique Benoît Van Gastel.

Et Bastien Bidaud insiste : « Il faut se méfier de la valeur d’un test négatif. Quand il est positif, on est sûr que la personne a le Covid et le transmet. Quand c’est négatif, c’est à prendre avec prudence, en raison du temps d’incubation, notamment. Il faut qu’on travaille sur les messages de prévention pour encourager les gens à maintenir les gestes barrières. Cette situation s’installe dans le temps et les gens doivent continuer à aller à l’encontre de leurs modes de vie habituels : c’est le plus dur. »

Le maire, George Elfort, est serein : « Ce dépistage nous permet d’avoir une vision beaucoup plus claire et nous avons bien ciblé les lieux où il y avait vraiment quelques problèmes de cluster. Je pense que ça va s’améliorer ! » En attendant, les tests continuent.

Covid, palu, dengue, « cliniquement, c’est difficile à différencier »
Bastien Bidaud, médecin coordinateur de la mission Covid-19 à Saint-Georges

N’aurait-on pas pu imaginer un confinement par quartier à Saint-Georges où deux quartiers étaient initialement majoritairement touchés ?

Au moment où il y a eu la question du déconfinement, nous n’avions pas de données épidémiologiques pour être sûrs que seuls ces quartiers étaient touchés. C’est difficile d’isoler spécifiquement des quartiers car nous ne sommes pas dans la même configuration qu’au village Cécilia, par exemple.

Bastien Bidaud médecin coordinateur de la mission Covid-19 à Saint-Georges - A.G.

Comment le regard des Oyapockois a-t-il évolué envers le dépistage ?
Avant de lancer le dépistage massif, qui a été réfléchi par l’ARS et Santé publique France, on avait déjà commencé à faire des missions de dépistage hors les murs et ça dépendait des quartiers. Certains étaient plus volontaires que d’autres. Quand les premiers cas ont été décelés, ça a été assez difficile pour les familles car elles ont été beaucoup montrées du doigt… Mais je pense qu’au bout d’un moment, il y a eu un effet numérique : comme de plus en plus de gens était touchés, ça a été moins discriminant. A notre grande surprise, la demande de prélèvement a été plus importante que ce qu’on pouvait offrir, car il y a des contraintes au niveau des laboratoires guyanais qui sont dépendants de produits qui arrivent de Métropole… On n’a donc pas forcément fait autant de prélèvements qu’on avait prévu, au début. L’ARS a fait en sorte d’envoyer des prélèvements dans l’Hexagone pour qu’on puisse en réaliser davantage. Et la demande est en train tout doucement de s’atténuer.

L’objectif est de tester toute la population de Saint-Georges, soit 4.420 habitants…
Je pense qu’on devrait arriver à 2.000. A un moment, on va avoir le plafond de verre des gens qui ne veulent pas se faire dépister et si on continue, on va toujours dépister les mêmes. On ne s’interdit d’ailleurs pas de tester deux fois les patients : parfois, une personne est asymptomatique et le test est négatif puis elle devient symptomatique. Donc on n’a pas de raison de ne pas la dépister. On n’a pas non plus les moyens de contrôler sur les sites si la personne est venue aux différents postes…

A partir de quel âge dépistez-vous ?
Nos écouvillons ne sont pas très adaptés aux enfants donc on essaie de ne pas les prélever. D’autant plus si des adultes de la famille sont dépistés : comme les enfants sont souvent asymptomatiques, on suppose qu’en dépistant les parents, on a une assez bonne photographie de ce qui se passe dans le foyer. C’est déjà difficile avec les adultes car c’est un test qui est plutôt désagréable.

Comment explique-t-on qu’on ait peu de cas graves par rapport au nombre de malades ?
La population est jeune. On peut modérer cette constatation avec le fait qu’on recense des comorbidités assez importantes. On a pu hospitaliser de manière préventive. C’est-à-dire que la quasi-totalité des patients avec des facteurs de risques d’évolution grave ont été hospitalisés à l’Umit : quatre cas graves ont été évacués (par Evasan) et un cas est actuellement en réanimation.

Est-ce vous avez eu des cas de Covid-19 et de dengue sur un même patient ?
Non, je ne crois pas. En revanche, il y en a eu à Cayenne. Ici, un cas de Covid-palu a été diagnostiqué. Le paludisme donne principalement de la fièvre, des courbatures et éventuellement des vomissements et une fatigue intense. La dengue, c’est peu ou prou la même chose : elle peut aussi donner des douleurs rétro-orbitaires. Le Covid peut tout à fait présenter tous ces symptômes comme aucun d’entre eux. Donc, cliniquement, c’est difficile à différencier […] Le patient en question était jeune et il va bien. On a d’ailleurs dû lui prescrire de la chloroquine contre le paludisme…

Est-ce que c’était difficile de convaincre les malades de s’isoler à l’hôtel du Fleuve ?
Globalement non. Il y a eu des problématiques d’ordre familial et d’autres un peu plus pragmatiques : si toute la famille part, qui va garder ma maison ? A un moment, il y a eu des rumeurs. Des patients m’ont demandé : « C’est vrai qu’on tue des gens à Sinnamary ? Parce qu’il y a des gens qui disent qu’une fois qu’ils partent là-bas, on ne les revoit plus jamais… » Je leur ai répondu : « Non. Si c’était le cas, je ne vous proposerais pas ça : je suis quand même votre médecin ! » Je ne sais pas : ça a dû circuler sur les réseaux sociaux… C’est une énorme chance pour ceux qui n’en ont pas les moyens de bien s’isoler. Et c’est pris en charge.
 
« On n’aurait dû confiner que certains quartiers »
Francky Dioulo, chef au restaurant Chez Modestine et gérant de la salle de sport PAUCS
« Au début du confinement, ça allait car en tant que chef cuisinier, je fais beaucoup d’heures donc avoir un peu de temps pour se reposer, c’était bien ! A partir de deux semaines, ça commençait à être long. Mais plus de deux mois sans pouvoir sortir, aller à Cayenne ou faire du sport, c’est dur. J’ai une salle de sport et du coup, j’en profite pour repeindre les locaux. D’habitude, c’est calme mais là, c’est trop ! J’attends avec impatience le retour à la normale pour recommencer à travailler, rouvrir la salle et partir en vacances ! […] Je ne suis pas encore allé me faire dépister. Je laisse la place à ceux qui ont des symptômes et qui ont vraiment besoin d’y aller. J’irais me faire tester par la suite, quand il y aura moins de monde […] Je pense que le confinement a été une bonne chose à Saint-Georges mais qu’on n’aurait dû confiner que certains quartiers. La plupart des coins qui sont contaminés sont ceux où résident plusieurs familles et plus ou moins tous ensemble. Depuis qu’on est confinés totalement, je ne fais mes courses qu’ici et ça flambe : mon budget a augmenté de 15 à 30 % ! »
A.G.


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