• Partager cet article sur Facebook
  • Partager cet article sur Twitter
  • Partager cet article sur LinkedIn
  • S'abonner aux flux RSS de France-Antilles.fr

En Equateur, quand la musique s'échappe des feuilles d'arbres fruitiers

Mercredi 15 décembre 2021
En Equateur, quand la musique s'échappe des feuilles d'arbres fruitiers
Les musiciens de la "banda mocha" jouent durant la procession de San Francisco Javier, à Chalguayacu, en Equateur, le 5 décembre 2021 - Rodrigo BUENDIA (AFP)

Dans une scène presque magique, un son aigu et mélodieux flotte au-dessus du champ d'avocatiers. A Chalguayacu, une localité des Andes dans le nord de l'Equateur, les feuilles des arbres fruitiers se transforment en instruments de musique.

Isidro Minda s'assoit pour répéter, porte à sa bouche la feuille verte qu'il serre entre ses mains calleuses d'agriculteur. Il est l'un des musiciens de la "banda mocha", une formation centenaire et atypique, aujourd'hui menacée d'extinction.

Originaires de Chalguayacu, un village afro-andin de la province d'Imbabura, où vit une importante communauté descendant d'esclaves africains, ils sont onze musiciens amateurs formés selon la tradition. Cinq d'entre eux jouent avec de longues calebasses creuses, trois avec des feuilles d'arbres, les autres avec des instruments plus conventionnels comme le tambour.

- "Le corps vibre" -

L'orchestre tire son nom de l'expression "mochar", qui en Equateur signifie couper ou arracher. Ce que fait Isidro Minda avec les feuilles de citronnier, de mandarinier ou de goyave, et ses compagnons avec les calebasses, pour les transformer en instruments de musique.

Isidro Minda, 66 ans, les cheveux bouclés gris cendré, avance entre les arbustes de son petit domaine. Il porte un gilet de camouflage délavé qui lui donne des airs d'ancien combattant. Il palpe les feuilles ici et là, choisit une feuille de citronnier et répète sa prochaine composition.

"Elles doivent être très douces. Si elles sont dures, elles ne veulent pas jouer", explique-t-il.

Depuis l'âge de 25 ans, il a appris à extraire des sons de la nature. Dans sa bouche, les feuilles résonnent comme une clarinette. Quand il arrête de jouer, il en garde quelques unes dans un sac avec de l'eau pour qu'elles ne fanent pas et puissent servir un autre jour.

La "banda mocha" animera bientôt la fête patronale de Chalguayacu, un village de 2.000 habitants où se rencontrent deux univers sonores, celui de la culture andine et celui des esclaves venus d'Afrique, commente l'ethno-musicologue Juan Mullo.

"L'être vibre, le corps vibre. Pour la 'banda mocha', l'instrument c'est le corps", explique-t-il.

- Sans héritiers -

Isidro Minda, Segundo Yepez et Tomas Carabali se présentent comme "les hommes des feuilles", descendants d'Africains capables d'extraire un son de ces feuilles d'arbres ultra-fines.

Un à un, au son du tambour, ils arrivent sur la place centrale de Chalguayacu. Il ne fait pas encore jour et déjà les onze hommes préparent la représentation du dimanche devant les villageois.

Abdon Vasquez, 78 ans, assure qu'il veut mourir son instrument à la main, jouant de la musique comme il a commencé à le faire il y a trente ans.

L'orchestre, un peu connu à l'extérieur, risque pourtant de disparaître.

Le flutiste et le joueur de cymbales sont déjà morts sans laisser d'héritiers. Et dans ce village situé dans l'aride vallée du Chota, il est difficile de trouver des jeunes qui voudraient perpétuer la tradition.

Ils préfèrent s'imaginer en policiers, militaires ou, surtout, en footballeurs, dans cette région dont l'équipe du Chota a mené l'Equateur à son premier Mondial de football en 2002. La musique, en revanche, est synonyme de pauvreté.

"Cela me rend triste de voir que notre culture se perd à mesure que meurent les membres de l'orchestre", confie Julian Garcia, qui a dû abandonner la feuille de calebasse après avoir perdu ses dents du devant.

Sans successeur, son ami Isidro résume les craintes des musiciens: il raconte que l'un de ses petits-fils s'est montré intéressé, mais qu'il est ensuite parti pour Quito, et que l'histoire s'est arrêtée là.

- Applaudis à Cuba -

Les jours fastes, l'orchestre peut gagner jusqu'à 800 dollars pour un spectacle. Même s'ils ne font pas cela pour de l'argent.

En 2014, ils ont fait le voyage jusqu'à Cuba, grâce à une subvention publique, où ils ont donné un spectacle très applaudi.

"Hors de notre pays, c'est le plus grand moment de bonheur dont je me souvienne. Les frères cubains en sont restés bouche bée", raconte Abdon Vasquez.

Bientôt, la fête patronale balaiera ce vent de nostalgie, aux accents des musiques traditionnelles des Andes équatoriennes. Si l'orchestre n'a pas d'héritiers, ils lui reste un public.

Pour transmettre un commentaire, merci de vous identifier (ou de vous inscrire en 2min)

Mot de passe oublié?
Inscription express
Aucun commentaire
Sur le même thème
A la une
2 commentaires

Vidéos

Voir toutes les vidéos