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Trois jours en immersion à bord de La Résolue (1/2)

Mardi 26 Novembre 2019 - 03h15
Trois jours en immersion à bord de La Résolue (1/2)
Jules, le commandant-adjoint, et Mathis, l'officier opération, font le point dans la passerelle du bateau. - Angelique GROS

Embarqué à bord de La Résolue, le patrouilleur de la Marine nationale, FA Guyane a suivi aux côtés du commandant Maxence Lesire et de son équipage, leur mission de lutte contre la pêche illégale. Une immersion pleine de rebondissements…

La silhouette du patrouilleur La Résolue, au mouillage aux îles du Salut, se dessine progressivement à l’horizon, mercredi matin, à mesure que l’annexe Jaguar se rapproche. À bord de ce bateau de la Marine nationale, vingt-deux marins et leur commandant, Maxence Lesire, sillonnent près de 100 jours par an les eaux guyanaises. Ce mercredi, l’objectif de l’équipage, établi en lien avec le centre national de surveillance des pêches, est de contrôler un bateau vénézuélien dont la balise émet au milieu de la zone économique exclusive. « De manière générale, on cible davantage les illégaux comme les bateaux surinamais ou brésiliens qui n’ont rien à faire dans la zone mais nous contrôlons aussi les embarcations vénézuéliennes pour ne pas laisser de zones de vide pour que tous sachent qu’ils peuvent être contrôlés aléatoirement », précise le lieutenant de vaisseau.

Interception

Aux alentours de 10 heures, un premier bateau apparaît sur le radar de La Résolue, dont la portée est de 20 à 30 kilomètres. L’embarcation, quasi statique, est probablement en train de pêcher. L’équipe de quart, menée ce matin par Jules, le commandant adjoint, vérifie que le bateau est en règle. Il a été récemment contrôlé et n’est pas donc pas inquiété. Le reste de l’équipage s’active sur le patrouilleur. Les chambres froides qui permettent de stocker les vivres sont en panne depuis les premières heures du matin. « On a une fuite de liquide frigorigène », souligne Michel, 1er maître-chef machine. Les mécaniciens travaillent sur une solution mais l’équivalent de 6 000 euros de denrées alimentaire est en péril.

« On a régulièrement des avaries sur un bateau… On va être obligé de revenir à Dégrad-des-Cannes pour aller chercher un Isofrigo (conteneur frigorifique, ndlr) », tranche le commandant Lesire. Cette nouvelle étape compromet la progression du bateau d’autant que sa dernière position connue s’est encore éloignée par rapport à ce matin. Vers 15h30, le commandant renonce à la poursuite, sans quoi il serait impossible d’arriver à marée haute au port de Dégrad-des-Cannes et donc d’accoster. La patrouille prend la direction de la frontière brésilienne et continue à l’ouest en passant près du Grand Connétable. Aucun navire en vue, là non plus. Il est environ 23 heures quand La Résolue arrive enfin au port. Après un transfert périlleux jusqu’à la plage arrière du patrouilleur, le conteneur frigorifique est rempli par les moyens d’une joyeuse chaîne humaine. La plupart de l’équipage peut enfin rejoindre sa cabine tandis que d’autres rentrent retrouver leur foyer le temps d’une nuit.

Cinq bateaux détectés

Après une journée d’infortune, la chasse aux pêcheurs illégaux reprend jeudi matin. Un bateau vénézuélien qui avait été contrôlé en infraction l’année dernière est ciblé. En parallèle, les équipes sont miraculeusement parvenues à réparer la fuite du liquide frigorigène, mais maintenant c’est le conteneur frigorifique qui fait des siennes. Et entre-temps, un trou a été découvert dans l’un des tuyaux du circuit d’eau de mer… « L’équipe de visite de contrôle est demandée sur plage arrière dans 5 minutes. » Le message lancé vers 15 heures, via la diffusion générale, résonne dans tout le patrouilleur. À environ 30 nautiques au nord de Cayenne, cinq bateaux vénézuéliens ont été détectés par le radar. Plusieurs d’entre eux sont visibles à l’horizon. Le commandant Lesire jette finalement son dévolu sur un navire qui n’a jamais été contrôlé. Encagoulée et armée, une équipe de visite réduite se prépare à l’intervention. Six militaires au lieu de dix sont dépêchés car l’une des deux annexe est inutilisable. Son hélice s’est par malchance fêlée la veille.

Les six militaires embarquent au coup de sifflet de Mélam, le maître de manœuvre, à bord du Jaguar. Après avoir dépassé plusieurs bateaux, leur embarcation arrive au niveau du Peticar et les troupes se hissent dans le navire. « Habla francès ? », demande l’un des militaires qui procède aux contrôles d’identité tandis que les autres inspectent le navire. Seize hommes, plus de cinq tonnes de vivaneaux et des centaines de mètres de fil de pêche sont recensés à bord.

Aucune irrégularité

L’équipage explique être en mer depuis une dizaine de jours. Il doit revenir dans la semaine à Cayenne pour vendre ses poissons au marché puis rentrer sur l’île Margarita, dont les hommes, tous majeurs, sont originaires. « Ils étaient parfaitement en règle et disposaient d’un journal de bord papier et numérique. Tout s’est bien passé. C’est principalement à l’est qu’on observe une montée du niveau d’opposition des pêcheurs. De ce côté, ça peut aller du jet de planches au jet de haches ou d’objets contondants… », souligne le commandant qui supervise la visite de contrôle par liaison radio depuis le patrouilleur.

La nuit tombe sur La Résolue qui continue sa patrouille à la frontière franco-surinamienne. En trois heures, aucun bateau en situation de pêche illégale n’est détecté et le patrouilleur repart vers Kourou. L’équipage doit absolument être de retour au petit matin sur le périmètre des îles du Salut pour blanchir la zone en vue du tir d’Ariane-5 (ndlr, finalement repoussé, lire en page 5) et notamment embarquer un frigoriste…

Angélique GROS

Le commandant Maxence Lesire achèvera 18 mois passés à la tête de la Résolue à la fin de l'année. - Angelique GROS
Les membres de l'équipe de visite de contrôle s'entraînent aussi aux méthodes de déploiement sur navire. - Angelique GROS
Les membres de l'équipe de visite sont brieffées dans la salle modulaire de la Résolue qui sert aussi de salle de rétention avant l'intervention - Angelique GROS
Équipés d'un gilet pare-balles, d'un gilet de sauvetage, d'une arme de poing et de fusil à pompe, les membres de l'équipe de visite montent à bord du bateau de pêche Péticar, pour procéder à un contrôle - Angelique GROS
Chaque pêcheur du Peticar est interrogé puis photographié avec son passeport. - Angelique GROS
L'annexe se tient prête à intervenir en cas de problème à proximité du bateau contrôlé - Angelique GROS
85 tonnes de poissons saisis depuis le début de l’année

Depuis le 1er janvier, la lutte contre la pêche illégale est coordonnée par l’état-major orpaillage et pêche illicite (Emopi) à la préfecture. Il coordonne la direction de la mer avec le bureau de l’Action de l’état en mer, dirigé par un commissaire de la Marine au sein des Forces armées en Guyane (FAG). Cette année, au 1er novembre, l’ensemble des moyens en mer a réalisé 150 inspections au titre du contrôle de la pêche illégale qui ont donné lieu à 20 déroutements. Deux cents kilomètres de filets, une tonne de vessies natatoires et 85 tonnes de poissons ont été saisis. « Malheureusement, on ne peut pas toujours valoriser ces saisies. Dès lors que les services sanitaires ne peuvent certifier de la qualité du poisson, il est remis à l’eau », précise Damien Rippert, chef d’état-major de l’Emopi. Il dresse un bilan positif du dispositif. « Nous estimons que la lutte contre la pêche illégale est efficace car si le nombre de bateaux reste sensiblement le même, il y a moins de sentiment d’impunité. Alors qu’avant certains pêcheurs allaient autour des réserves naturelles et quasiment à Cayenne et à Sinnamary, les opérations plus vastes et plus coordonnées qui ont été conduites ces dernières années ont permis de faire reculer dans l’est les pêcheurs brésiliens, vers leur frontière, et dans l’ouest, les Surinamais et les Guyananiens, dans leur zone maritime. »

« Le tonnage annuel de l’acoupa rouge est en forte baisse »

Combien de bateaux pêchent dans les eaux guyanaises ?

La flotte de pêche exploitant légalement la ressource halieutique se distingue selon trois types : 125 navires pratiquaient la petite pêche côtière en 2018 ciblant principalement les poissons blancs, 13 crevettiers pratiquent une pêche hauturière auxquels s’ajoutent 45 ligneurs vénézuéliens bénéficiant de licences européennes délivrées annuellement. Ces derniers pêchent exclusivement des vivaneaux.

Combien recense-t-on d’illégaux ?

Le recensement des pêcheurs illégaux ne permet pas de les dénombrer précisément, car il s’agit d’incursion temporaire dans les eaux françaises en provenance de ports d’attache plus ou moins éloignés. En revanche, les acteurs de la lutte contre la pêche illégale constatent depuis un certain nombre d’années une diminution des navires étrangers pêchant illégalement dans les eaux guyanaises. […] Les pêcheurs dit INN, illégaux, étrangers non déclarés et non réglementés, présentent le même profil année après année. Sur la frontière maritime orientale, principalement dans l’estuaire de l’Oyapock, les pêcheurs et les navires sont brésiliens, rattachés à Oiapoque, Macapá ou

Belém. Les navires concernés sont des tapouilles de 20 à 40 tonnes pouvant embarquer une dizaine de marins. Sur la frontière maritime occidentale, les pêcheurs sont principalement originaires du Suriname et parfois du Guyana. Les navires sont plus petit, de 10 tonnes, embarquant des équipages de 3 à 5 marins maximum et présentant des équipements et un confort très rudimentaires. Le profil de ces pêcheurs illégaux n’évolue pas. Les changements concernent plutôt la profondeur des incursions : alors qu’ils rentraient profondément dans les eaux territoriales françaises il y a quelques années, ils se restreignent désormais à des incursions de quelques miles nautiques.

Quelles sont les ressources halieutiques

les plus touchées par cette pêche illégale ?

La direction de la mer constate que le tonnage annuel de l’acoupa rouge est en forte baisse ce qui indiquerait un appauvrissement du stock disponible. Il est passé de 1 160 tonnes en 2015 à 710 tonnes en 2018 selon l’IFREMER. La tendance sera confirmée en ce qui concerne l’année 2019 lorsque l’IFREMER rendra ses conclusions. […] Le suivi de la ressource est une préoccupation de la direction de la mer, notamment en ce qui concerne la crevette qui constitue un atout de la filière halieutique guyanaise. Dans ce cadre, une étude Stock crevettes débutera en 2020 et doit permettre d’évaluer l’état de la ressource. La campagne d’étude doit durer deux ans et sera portée par l’IFREMER avec la collaboration avec le CRPMEM (comité régional des pêches).

À combien estime-t-on les quantités pêchées illégalement ?

Comme pour beaucoup de fraude, il est impossible d’estimer précisément les volumes pêchés illégalement. L’impact de la pêche illégale s’étudie à plus long terme, notamment grâce aux résultats des campagnes de suivi de l’IFREMER.

Le dernier bilan de la pêche illégale en Guyane remonte à 2012 et pointait que deux tiers de la ressource était pêchée illégalement. Comment explique-t-on qu’aucun rapport n’ait été produit depuis ?

Ces dernières années, l’effort de l’État a été mis sur la modernisation des moyens et la coordination des opérations de contrôle en mer. Ici, il est important de noter que la Marine nationale dispose de deux patrouilleurs expressément conçus pour les eaux guyanaises et la lutte contre la pêche illégale. Une embarcation « relève filets » complète le dispositif depuis 2017. En parallèle, les garde-côtes engagent des moyens nautiques et aériens aux performances croissantes. à partir de 2019, un accent a été mis sur la coopération avec le Brésil qui a inauguré au mois de septembre une base navale à Oiapoque dont les moyens seront engagés dans des opérations de contrôle coordonnées. Concernant la communication du bilan annuel, il n’existe pas de points bloquants particuliers, d’autant que le bilan de l’action répressive est bon et que les incursions étrangères refluent. En revanche, un bilan annuel intégrant des éléments recueillis auprès de l’IFREMER nécessitera d’attendre l’aboutissement de leur campagne d’études. L’étude de 2012, qui avait permis la communication d’un bilan étendu, doit d’ailleurs être actualisée ces prochaines années.

Quelles relations entretenez-vous avec les pays

limitrophes ?

Au Brésil comme au Suriname, la répartition des rôles est différente mais la direction de la mer et le bureau de l’Action de l’État en mer (AEM) recoupent à eux deux le champ de compétence permettant d’établir des coopérations intéressantes avec les pays limitrophes. Ainsi, avec le Brésil, la coopération est établie avec la marine brésilienne et l’IBAMA (institut brésilien de l’environnement) afin de pousser la coopération dans trois domaines : étude de la ressource halieutique et réglementation commune dans les espaces maritimes transfrontaliers, coopération administrative et prévention de la pêche illégale, coopération opérationnelle et contrôle répressif. […] La mise en route de la base navale brésilienne début 2020 permettra d’organiser des campagnes de sensibilisation des pêcheurs brésiliens à la réglementation en vigueur dans l’estuaire de l’Oyapock et de communiquer sur les sanctions encourues en cas d’incursion dans les eaux françaises.

Propos recuillis par A. G.

Lionel Houllier, administrateur en chef des affaires maritimes - Angelique GROS
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