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SPATIAL

Thomas Pesquet : "Le spatial pour soi-même ça n’existe pas"

Propos recueillis par Gaetan Tringham (g.tringham@agmedias.fr) Jeudi 16 Juin 2022 - 15h15
Thomas Pesquet : "Le spatial pour soi-même ça n’existe pas"
Thomas Pesquet au cinéma Agora de Family Plaza - Gaetan Tringham

En visite en Guyane, Thomas Pesquet, le premier commandant français de la station spatiale internationale, a pris le temps de s'entretenir avec nous. D'Ariane 6 aux prochaines missions sur la lune, le spationaute répond également à nos questionnements sur l'utilité de l'exploration spatiale. Interview en version audio également en bas de page.

 Un premier retour sur votre 2e visite en Guyane ?
On a vu pas mal de monde. On a été bien accueilli par tous, ça fait plaisir. Mais alors évidemment, un territoire comme la Guyane, c’est très difficile d’en prendre la mesure en quelques jours. Néanmoins, on a eu le temps d’aller à la rencontre de la nature, que ce soit en remontant des criques en pirogue ou en montant dans la canopée.
Ensuite, direction Kourou évidemment. Passage obligée au Centre spatial guyanais. Rencontre des personnels et des jeunes qui ont travaillé sur des expériences éducatives pendant la mission… ensuite malheureusement on va devoir rentrer ce soir assez rapidement vers l’Europe.

Vous évoquez votre rencontre avec les élèves. Cela à un rapport avec l’opération "Elève ton blob" que vous avez, entre autres, menée depuis l’espace. Cette expérience a-t-elle déjà porté ses fruits ?
C’était une expérience éducative. L’idée était de mettre en place un protocole qui pourrait à la fois utiliser la composante spatiale d’impesanteur et créer un parallèle avec les écoles. C’est pour cela qu’on a donné accès à des kits sur terre pour que les écoliers puissent suivre le même protocole. L’idée était d’inculquer la démarche scientifique ; se poser des questions ; émettre des hypothèses d’expériences ; les tester ; réagir aux résultats ; réorienter sa recherche… et cela a très bien marché. On voit qu’ils ont été très créatifs. On a obtenu beaucoup de résultats différents  en fonction des classes. On met maintenant cela en parallèle avec ce qui a été fait au bord de la station.

Vous venez de rencontrer le président de la CTG, Gabriel Serville. Quelle a été la teneur des échanges ?
On a justement parlé des rencontres avec les jeunes guyanais. On a évoqué l’éducation et les opportunités que l’école essaie de leur donner et comment mon parcours personnel peut être une indication, un exemple… quoique j’hésite à le dire parce que le mot est fort… Le fond du message est que les opportunités existent et qu’il faut se donner les moyens. Evidemment, ce n’est pas facile ; évidemment tout le monde ne deviendra pas astronaute dans la même classe d’âge, mais le secteur spatial et aérospatial est dynamique. Il offre plein d’opportunités pour tous les métiers et c’est cela aussi qu’on est venu dire aux jeunes. Il y a plein de choses à faire dans ce domaine là et on les attend.

Thomas Pesquet s'est entretenu avec un journaliste de France-Guyane - Marie Odry

Le tourisme spatial en Guyane : c’est une idée avancée par certains. Est-ce vraiment réalisable à grande échelle et surtout est-ce que cela sera un jour globalement abordable ?
Non. Sans doute pas. Absolument pas en l’état actuel des choses. Pour l’instant, c’est quelque chose d’extrêmement minoritaire. Il faut différencier ce que l’on fait nous dans les agences, c’est-à-dire le spatial pour la recherche, la découverte scientifique et l’exploration. Une fois que les moyens sont construits et mis en place, les entreprises qui les construisent ont la liberté d’utiliser ces moyens-là pour les offrir sur un marché. On se rend compte que, pour l’instant, cela concerne uniquement quelques personnes dans le monde. Si cela reste un sport d’ultra riches, c’est sûr que ce n’est pas quelque chose que l’on aime. Après, s’ils se donnent des objectifs de recherches, de découvertes et qu’ils essaient de participer à ce que l’on essaie de mettre en place, pourquoi pas ? Malgré tout, nous restons encore loin d’une démocratisation à grande échelle.

Lorsque l’on évoque ce genre de choses, les Guyanais mettent en avant un certain parallèle. On utilise l’expression « lLa fusée décolle, la Guyane reste au sol. » Comprenez-vous, ce sentiment anti-spatial qu’il peut y avoir ici ?
Je comprends oui. Quand on voit le télescope James-Webb qui décolle, qui coute extrêmement cher, et que l’on voit les problèmes qu’il y a tous les jours, on peut trouver cette différence déconcertante. Ce que j’essaie de dire, c’est qu’on se sert du spatial pour aider les gens. Quand on envoie quelque chose de cher dans l’espace ce n’est pas pour les gens qui l’envoient, c’est pour tout le monde. Ce qu’on fait dans les agences spatiales c’est essentiellement l’observation de la terre. C’est détecter le dérèglement climatique etc... Cela a vraiment vocation d’aider la planète et d’aider tout le monde. Individuellement, une mission coûte chère, mais il faut voir les retombées pour la population. C’est vraiment cela l’idée. Mais effectivement, lorsque l’on est au pied du pas de tir, c’est difficile de prendre ce recul-là. Il faut rappeler que les agences spatiales dédient leur budget à aider un plus grand nombre ; faire des découvertes pour les citoyens ; entretenir la planète…  Le spatial pour soi-même ça n’existe pas. On le fait toujours pour les gens.

Soyouz est en stand-by. Les options de lanceurs sont restreintes en ce moment au CSG. A quel point est-ce que l’indépendance spatiale de l’Europe est importante ?
Elle l’est. On en parle depuis longtemps. C’est même l’histoire du CSG. Le général de Gaulle a dit à une époque que l’on doit être maître de nos propres affaires et que pour lancer des choses dans l’espace, on ne doit pas s’en remettre à d’autres. Donc on a fait nos propres lanceurs. On a aussi décidé que pour la navigation satellite on allait avoir notre propre système aussi (Galiléo). On a notre propre système de météorologie. On a quand même effectué beaucoup de chemin sur l’indépendance spatiale.
Le fait est seulement qu’il y a encore des thématiques, notamment les vols habités, ou on n’est pas encore indépendant parce qu’on a choisi de ne pas y dédier de budget important. Aujourd’hui, ces sujets reviennent sur la table. L’Europe est un peu plus mûre pour parler de défense européenne, de diplomatie européenne, et peut être aussi de vols habités européens. Ce sont des questions qui se règleront au plus haut niveau.
On a encore appris cette semaine un nouveau retard pour Ariane 6. Le vol inaugural n’est pas prévu avant 2023. Cela pose un nouveau problème pour cette optique d’indépendance !
Je ne sais pas. Je ne suis pas expert en lanceurs mais j’imagine, effectivement, que ce n’est pas la nouvelle que tout le monde a envie d’entendre. Le souci des programmes européens, avec beaucoup de partenaires et d’acteurs, c’est que ça va plus lentement que si l’on est tout seul. Par contre, l’avantage c’est que ça va plus loin. C’est plus difficile de se mettre d’accord lorsque l’on est beaucoup, par contre sur le long terme c’est une bonne chose. On espère qu’Ariane 6 va décoller le plus rapidement possible. Et en tout cas je l’ai déjà fait voler dans mes bagages. J’ai amené une petite maquette d’Ariane 6 dans l’espace… donc en ce qui me concerne, elle a volé en 2021.

Vous parlez de vol habité, est-ce possible pour Ariane 6 ?
Ce sujet revient sur la table avec cette maturité nouvelle de l’Europe qui se révèle à travers les crises. Ça demande du travail. Contrairement à d’autres fusées, navettes et systèmes pensés pour ça dès le départ, Ariane 6 n’est pas conçue pour envoyer des Hommes dans l’espace. Cela demanderait donc pas mal de modifications sur le pas de tir et sur la fusée elle-même. Mais ce n’est pas impossible. En tout cas, c’est plus adapté pour ça qu’Ariane 5. Si la volonté politique est là, techniquement il y a peu de problème qu’on ne peut résoudre lorsque l’on s’en donne les moyens.

Marie Odry


Le projet Artemis vient d’être signé entre la Nasa et le Cnes. L’objectif annoncé est de retourner sur la Lune d’ici 2030. Quel est vraiment l’intérêt d’aller sur la Lune, alors que l’on pourrait dire que la planète est en train de brûler ?
Il faut remettre l’église au centre du village. L’exploration spatiale, c’est 10 % du budget de l’Agence spatiale européenne. La grosse majorité de notre budget est dédiée à l’observation de la terre. Nos priorités sont très claires : c’est de s’occuper de notre planète, et c’est les problèmes du présent. C’est depuis l’espace qu’on l’ausculte. Les gens ne sauraient même pas que le dérèglement climatique existe si on n’avait pas envoyé des satellites dans l’espace pour l’observer.
Après, il ne faut pas s’interdire de préparer l’avenir. La recherche fondamentale ; l’exploration ; la découverte ; répondre à des questions ; comprendre ce qu’il s’est passé sur Mars et appliquer ça à ce qu’il se passe sur la Terre. Est-ce qu’on va perdre notre atmosphère, est-ce qu’on va perdre l’eau liquide? Ce sont des questions intéressantes auxquelles nous pourrions répondre. Je pense ainsi que dédier 10 % de notre budget à ça n’est pas une erreur et ça nous permet, tout en priorisant le présent, de se positionner pour l’avenir.

Si vous finissez par vous y rendre (sur la Lune), que souhaiteriez-vous y faire ?
Il faudrait aborder la Lune avec une approche plus durable, plus pérenne. On sait que juste aller planter un drapeau n’a pas d’intérêt. Il y a de la recherche à faire sur notre satellite, c’est certain. Il y a des ressources en eau qui nous permettraient de nous y établir de manière un peu plus durable. On sait aussi que la Lune est une étape intermédiaire, le « end game » de tout cela c’est d’aller sur Mars. C’est quelque chose qu’on n’est pas capable de faire aujourd’hui. C’est là que les grandes questions scientifiques vont être résolues. C’est là que les gens qui opèrent les rovers sont frustrés parce qu’ils disent qu’on a tellement de choses à faire et qu’ils n’ont pas le temps. Un rover réalise 50 m. par jour là ou un humain pourrait faire 30 km par jour. Les scientifiques ont hâte. Ce qu’on va faire sur la lune c’est aussi préparer cela, répéter cela. C’est mettre la technologie à niveau pour pouvoir se lancer un jour dans ce grand voyage qui pour l’instant est un peu trop ambitieux.

Chez nos confrères de France Antilles Martinique vous dites même qu’aller sur Mars est votre rêve ultime. Pourquoi cela ?
Parce que c’est l’aventure la plus incroyable de tous les temps. C’est aussi bête que cela. Il faut se rendre compte des distances. Il faut se rendre compte qu’aller dans l’ISS, à 400 km, c’est un enchaînement de miracles. La lune, c’est 400 000 km, soit 1000 x plus. Mars, c’est 40 millions de kilomètres dans le meilleur des cas, 400 000 millions dans le pire. Ce sont des chiffres qui donnent le tournis. Une fois qu’on est parti, c’est 900 jours de mission quoi qu’il se passe. C’est vraiment l’aventure d’une vie, l’aventure de l’humanité. Le prix à gagner, le bénéfice scientifique serait immense. Ça serait mon rêve d’y participer, parce que ce sont ces choses là qui m’animent. De mon vivant je le verrai, mais je ne sais pas si j’aurais l’occasion de le faire dans ma carrière.

Quelles sont les chances qu’une autre forme de vie dans l’univers existe ?
En réalité, elles sont assez élevées. On découvre tous les jours de nouvelles exoplanètes, dont certaines qui détiennent les conditions de pression, température, et distance par rapport à leur étoile, similaires à celle de la terre. Il ne faut pas s’empêcher de penser qu’une forme de vie existe : qu’elle soit sous l’eau, dans la glace, ou ailleurs. On sait qu’il y a de l’eau liquide, même sur certaines lunes de Jupiter. C’est pour ça qu’on aimerait aller voir. On parle de mission robotiques vers les lunes de Jupiter. Mais préparer le terrain serait aussi une aventure incroyable. Après on parle plutôt de bactéries et autres petites formes de vie. Il ne faut pas non plus imaginer des humanoïdes. On pense qu’il y a peu de chance d’en trouver dans notre voisinage.

Savez-vous comment se passe la cohabitation avec les cosmonautes russes dans l’ISS depuis que la guerre contre l’Ukraine a commencé ?
Oui. Ça se passe bien. Dans l’ISS on est tous dans le même bateau, et puis on risque un peu notre vie ensemble donc on ne peut pas se permettre qu’il y ait de la division au sein de l’équipage. En plus, on se connait tous, on est amis, on s’entraîne ensemble. Les gens ont conscience que la coopération internationale est importante. On ne s’appesantit pas sur certains sujets, mais c’est toujours la même chose. Dans les cockpits, on ne parle pas spécialement de politique ou de religion, on essaie de se concentrer sur ce qui nous rapproche plutôt que sur ce qui nous oppose.
Entre les centres de contrôle aussi ça se passe plutôt bien. La coopération est nécessaire pour faire marcher l’ISS. On ne peut pas séparer la station en plusieurs parties. Ce qui est sûr, c’est qu’au plus haut niveau le dialogue est malheureusement difficile et que l’on n’engage pas aujourd’hui les coopérations de demain. Les résultats de ce conflit, de cette guerre en Ukraine, on les verra plutôt dans 5/10/15 ans.

Sait-on à présent quand votre prochain voyage spatial aura lieu ?
J’aimerais bien le savoir mais je n’ai pas de boule de crystal. Notre génération va embaucher une nouvelle promo qui va s’occuper des vols vers l’ISS, qui vont continuer, au moins jusqu’à 2030. Et nous, on va se tourner vers la suite, la prochaine étape. Fort de nos expériences, mes collègues et moi allons nous rendre disponibles pour les missions vers la Lune. C’est un agenda qui se programmera entre 2025 et 2030, donc il va falloir commencer à travailler assez rapidement.
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