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Patrick Chamoiseau, président du jury du premier Fifac

« Un documentariste est presque un philosophe du monde contemporain »

Vendredi 4 Octobre 2019 - 03h00
 « Un documentariste est presque un philosophe du monde contemporain »
Patrick Chamoiseau, président du premier Fifac / photo FXG - FXG

Le premier Festival international du film documentaire Amazonie-Caraïbes se déroule du 14 au 18 octobre, au camp de la Transportation, à Saint-Laurent du Maroni. Patrick Chamoiseau, qui visionnera avec son jury 13 films en compétition et 9 hors compétition, revient sur le rôle du documentaire et sa place en Amazonie-Caraïbes.

Comment prenez-vous ce rôle de président du jury du premier Fifac ?

Je suis heureux qu’on me propose une aventure comme celle-là avec toute l’ambition que l’équipe du Fifac y met. Les Outre-mer sont une énigme... Tous nos artistes, tous nos penseurs, tous nos écrivains ont été confrontés à une énigme. Cette énigme, c’est une sorte de surgissement anthropologique absolument inédit dans l’histoire de l’humanité même si le processus des cultures et des civilisations a toujours été fait de carrefours, de rencontres... Mais là, avec le choc de la colonisation, avec sa violence inouïe et tout ce que l’Occident apporte comme lumières, il y a eu des phénomènes qui n’ont pas encore jusqu’à maintenant été suffisamment élucidés. Tous les processus de décolonisation sont faits sur la base de l’État-nation. Le monde colonial avait été divisé en empires par des États eux-mêmes verticaux, conflictuels. On a encore tendance à regarder le monde avec ce prisme alors que, depuis les années 1950, Glissant le dit, le monde est devenu le tout-monde, une sorte de nœud relationnel. Ce sont des flux relationnels extrêmement puissants, extrêmement constants, qui ont défait les communautés archaïques. Cette équation déterminante produit aujourd’hui une réalité mondiale qui est intéressante.

 

Pourquoi l’Outre-mer reste-t-il une énigme ?

Quand je disais « énigme », ce choc de la colonisation a permis à des cultures et des civilisations de se rencontrer. Il y a eu des surgissements dans cette globalité, ces génocides, ces résistances... Quelque chose a surgi et nos pays relèvent de ça. Lorsqu’on dit — je n’aime pas ce pauvre terme — « Outre-mer », qui a tendance à effacer les réalités des peuples et des Nations qui n’ont pas d’État. Ce sont des berceaux de géographie, ce sont des histoires, ce sont des emmêlements, ce sont des réalités anthropologiques qui vont surgir tout au long de la colonisation, mais qui restent une énigme à la fois pour les anciens colonialistes puisqu’ils n’ont pas été décolonisés dans leur tête le plus souvent, et pour nous-mêmes. Si en Martinique et en Guadeloupe, nous avons raté le processus de décolonisation, c’est que pendant longtemps nous avons essayé de nous concevoir comme se concevaient les communautés anciennes, c’est-à-dire l’identité à racine unique, ma langue, mon Dieu, ma peau... Alors que là, on était confrontés à un mélange de langues, de peaux, de dieux... Une situation composite extrêmement changeante, extrêmement mouvante qui était déroutante. On n’avait pas la possibilité, comme dans les civilisations classiques, de chercher ce qu’il y avait pour l’opposer aux colonisateurs. Nous étions nés dans la colonisation.

 

Comment doivent résonner les termes Caraïbes et Amazonie ?

Ce sont des réalités très énigmatiques, d’abord pour nous-mêmes. Je me souviens qu’il y a à peu près quinze ans de ça, avec Glissant, nous avions ce projet de création d’un musée des arts des Amériques. À partir des arts plastiques, Glissant voulait essayer de deviner quelles étaient les grandes structurations linguistiques, les hybridations, les survivances, les mélanges,  ce qu’il appelle le phénomène de créolisation : dans cette apparente diversité qui est chaotique, quelle est l’unité secrète ? Qu’est-ce qui s’était produit ? Qu’est-ce ça avait donné et comment pouvait-on trouver dans cette diversité apparente chaotique cette espèce d’unité particulière qu’on ne peut expliquer et concevoir que par la diversité. Cette énigme a été explorée par Césaire, Glissant, toute la littérature des Amériques. C’est véritablement une confrontation à l’énigme anthropologique.

 

Quel est votre opinion sur le mode d’expression documentaire ?

Le documentaire est un art très particulier. Que se serait-il passé si Césaire, au lieu d’écrire Le Cahier d’un retour au pays natal avait fait un documentaire ? Le documentaire est un outil de connaissance absolument précieux qui vient s’ajouter à tous les modes de connaissance artistique que nous connaissons... Bien sûr, la littérature, la poésie, les arts plastiques nous dessinent l’architecture, non pas civilisationnelle, mais de ce surgissement anthropologique que sont les Amériques. Bien sûr, il y a le cinéma auquel nous avons encore du mal à accéder. Ce sont des industries très lourdes, très coûteuses et nous n’avons pas encore tous les dispositifs socioculturels qui nous permettraient de stimuler une création populaire. Il nous manque cette vision de nous-mêmes, cet exercice de compréhension de nous-mêmes à partir d’un outil qui est tellement puissant aujourd’hui... L’image, l’audiovisuel, la salle obscure avec l’écran qui s’anime, la vision de grands réalisateurs, de grands documentaristes... C’est presque un philosophe du monde contemporain qui capte les choses et voit de l’indicible et devine des forces... Lorsqu’un documentaire est puissant, c’est pratiquement vingt ans de réflexion qui nous sont accordées. Tout ce que j’aimerais, c’est favoriser le développement de cet art et faire en sorte que nous ayons cette vision de nous-mêmes.

 

Ce n’est pas qu’une question de visibilité de l’Outre-mer dans l’Hexagone...

La question de la visibilité passe d’abord par une existence. Il n’y a pas d’existence souveraine, politique s’il n’y a pas de responsabilité politique : qu’est-ce qu’on montre ? On ne peut pas bâtir une visibilité sur des peuples qui sont déresponsabilisés, qui n’ont même pas la possibilité d’explorer la totalité de leur bassin, de leur géographie. La visibilité, c’est véritablement se connaître soi-même, comprendre que lorsqu’on est dans la Caraïbe, on est un Créole américain. On fait partie du surgissement de type civilisationnel qui couvrent toutes les Amériques. Il y a là une unité particulière qui est très moderne, dans la mesure où elle mobilise plusieurs langues, plusieurs imaginaires. Nous ne sommes plus dans la construction des États-nations qu’on essayait d’instaurer. On revient à une situation qui a précédé l’État-nation et qui permet de concevoir des espaces humains sur la base de diversités actives qui se nourrissent, se développent, recomposent sans cesse du nouveau, qui libèrent les individus et qui expriment une conscience du monde très différente que ce qui a pu être porté par l’esprit impérial et l’esprit colonialiste. C’est pour toutes ces raisons que je suis très heureux de visionner, de regarder tous ces documentaires sur une réalité aussi complexe que toute la zone de l’Amazonie et de la Caraïbe. Et si ça peut donner envie à une jeune Guyanaise ou Antillaise de produire, de prendre la caméra, de prendre son téléphone, de filmer, de s’accorder avec la puissance de l’image, apprendre à se connaître soi-même, à se définir soi-même et commencer à partir de là à concevoir son existence.

Propos recueillis par FXG, à Paris

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1 commentaire

Vos commentaires

Paassy 04.10.2019
Consternant

Propos stupéfiants ! M. Chamoiseau a une vison strictement créolocentrée, même pour la Guyane et l'Amazonie. Cette médiocre généralisation du contexte Antillais à celui de la celui de la Guyane interpelle. Ne connait-il pas nos particularismes ? C'est impensable !

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