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Culture

“Les débats qui effacent la lutte des classes sont des raccourcis historiques, politiques et idéologiques.”

Gérôme GUITTEAU ; g.guitteau@agmedias.fr Vendredi 27 Mai 2022 - 15h20
“Les débats qui effacent la lutte des classes sont des raccourcis historiques, politiques et idéologiques.”

Amzat Boukari-Yabara est un docteur en histoire bénino-martiniquais. Ses travaux sont reconnus autant dans le monde de la recherche que chez les militants des causes postcoloniales et panafricaines. Il est en Guyane jusqu'à samedi dans le cadre du festival les Révoltés du monde. On peut le rencontrer à l'Eldorado dès 16 heures, maintenant, pour un débat qui suivra les diffusions de deux films : un sur Thomas Sankara et un autre sur Marcus Garvey.

Vous avez écrit une biographie intellectuelle de Walter Rodney, l'un des rares historiens mondialement connus du plateau des Guyane mais quasi inconnu en France. Comment vous est venue cette idée ?
J'ai découvert Walter Rodney, en travaillant sur le rastafarisme à Londres. Lui-même s'intéressait à ce mouvement quand il était professeur à l'université des West Indies à la Jamaïque.
En 2005-2006, ses archives ont été données à l'université Robert Woodruff d'Atlanta. J'ai pu m'y plonger dans le cadre d'un master puis de ma thèse.
J'ai été l'un des tout premiers chercheurs à travailler sur ses archives. J'ai rencontré sa veuve et ses enfants. Je suis allé au Guyana et en Tanzanie où il a été professeur d'université. J'ai lié son parcours intellectuel aux grands enjeux géopolitiques et culturels de son temps.
Sa thèse “Et l'Europe sous-développa l'Afrique”,publiée en 1975 a été majeur pour les chercheurs notamment ceux postcoloniaux mais il reste inconnu en France.
Sa thèse a été traduite en français très tardivement, en 1986, après l'Allemagne. C'est une analyse assez marxiste du développement de l'Afrique. Il existe des barrières ou des frontières dans le champ académique par rapport à certaines lectures de l'histoire.
En plus, il est le seul historien avec une certaine dimension, produit par le plateau des Guyanes. Cela renvoie à l'idée que c'est une région considérée comme un angle mort de l'histoire.

C'est à dire qu'on a le sentiment d'être sur un plateau sans histoire, sans historien, sans analyse des luttes de classe, sans analyse des luttes sociales .
Au Guyana, les archives portent son nom. Elles sont dans un état catastrophique. Il est assez méconnu là-bas. Il ne bénéficie pas de la même ampleur qu'un Aimé Césaire en Martinique par exemple. 
“On ne veut pas rentrer dans la complexité”
 Walter Rodney liait la lutte des classes avec le combat anti-colonial. Ce n'est pas souvent le cas en ce moment, notamment en Guyane, où tout le monde parle de l'autonomie et agit dans ce sens en oubliant la paupérisation du territoire comme si les deux se gênaient. Cette idée rejoint aussi votre livre sur la Françafrique.
Absolument ! Quelques personnes font le lien entre Walter Rodney et la question de la Françafrique. Maintenant la question de la lutte des classes se posent sur plusieurs aspects, dans plusieurs espaces, dans plusieurs histoires. Son livre, il écrit en Tanzanie dans une époque et un contexte bien précis. La Tanzanie est sous un régime socialiste guidée par Julius Nyerere [et son Ujamaa, une idée socialiste d'un développement propre à l'Afrique, NDRL].
C'était le siège de luttes de libérations lusophone et d'Afrique australe. Il avait compris qu'il y avait un lien entre la conception de l'organisation des sociétés et le modèle économique et politique mis en place dans ces mêmes sociétés. C'est de cette équation que résulte, effectivement,les formes de ce que l'on prend, par raccourci, sous le nom d'autonomie.
De manière générale les débats sur l'autonomie, ont tendance à effacer la lutte des classes. Ce sont des raccourcis historiques, politiques et idéologiques dans une époque où on veut aller vite, où on ne veut pas rentrer dans la complexité.
Walter Rodney avait le temps d'analyser le “temps long” dans la lignée d'un Fernand Braudel ou d'un Immanuel Wallerstein. Il pouvait étudier des systèmes mondes. Dans les années 70, c'était possible.

Vous êtes militant panafricain. Ici en Guyane, il y a un mouvement qui reprend le travail de Kémi Séba et d'Urgence panafricaine. Vous représentez une autre idée de panafricanisme, non ? Ces panafricanismes sont-ils concurrents ou opposés ?
Il y a plusieurs panafricanismes. Il y a des approches qui ramènent à l’Afrique et d'autres qui partent de la diaspora. Cela dépend du point de vue où on se situe. Ce ne sont pas les mêmes priorités.
Dans le cas de Kémi Séba, c'est dans le titre de l'ONG, c'est une urgence. Il s'agit de questions urgentes guidées par l'agenda médiatique dans un monde où les médias et les réseaux sociaux disent ce qui est urgent et ce qui peut attendre.
On veut aller vite, sur des actions rapides, des déclarations qui suffisent à être performatifs, à poser l'acte ou le résultat. On est dans des rapports de force surtout, dans des terrains occupés avec l'idée que si on ne l'occupe pas d'autres le récupéreront ou noieront cette problématique.
L'activisme est différent de l'intellectualisme. Les questions qui se posent toujours sont : Quelles sont les méthodes qu'on privilégie, quels sont les objectifs qu'on souhaite atteindre et sont-ils atteints. L'un des objectifs consiste à mobiliser, à éveiller les consciences, à soulever les points qui fâchent. Et si on doit fâcher ben, fâchons, c'est le système qui veut ça.

Une polémique agite le milieu universitaire en France sur l'idée qu'un chercheur ne peut pas être militant. Vous êtes dans ce cas : chercheur et militant.
Je ne suis pas universitaire, je ne vis pas de mon travail académique ; je ne suis dans aucun labo de recherches. J'ai déjà ma légitimité établie, mes travaux sont référencés dans l’histoire de l'Afrique . J'ai fait une thèse sur un historien qui a été approché par les universités américaines et il leur a dit non. Si une université me demande j'analyserais. Pourquoi veulent-ils m'offrir un joli chèque dans un temps où Pap Ndiaye est ministre de l’Éducation nationale, Achille Mbembe est devenu le monsieur Afrique de Macron. Il est certain que les idées qu'on produit valent de l’argent. Le livre sur le panafricanisme, Africa Unite a précédé les mouvements actuels. Il a été un point de départ de réflexions pour de nombreuses personnes. C'est un ouvrage de référence. J'ai une petite goutte de paternité dans pas mal de mouvements même si ce n'est pas visible de manière concrète.
Il existe aussi d'autres mouvements qui sont plus dans l'occupation du terrain, dans la confrontation de la “défense de la veuve et de l'orphelin” qui peut être mal comprise mais c'est aussi une posture nécessaire pour faire avancer les choses.
Vous sortez un livre, en collaboration, sur la Françafrique, “L'empire qui ne veut pas mourir”. Pourquoi ce besoin ?
François-Xavier Verschave est décédé il y a une quinzaine d'années. Beaucoup de gens lisent ses livres mais ils sont datés. Depuis, on a eu Sarkozy, Hollande, Macron. Nous devions donc mettre à jour nos connaissances. Il y a une nécessité de dépoussiérer le concept et de produire une analyse pour les jeunes qui sont nés au XXIe siècle. Ils ont besoin d'ouvrage de leur siècle.
Par ailleurs, je voulais sortir la Françafrique du scandale pour montrer qu'il s'agit d'un système avec une histoire. On peut l'étudier à l'université. Ce n'est pas la lubie de jeunes gauchistes militants.
Le refus de comprendre ce système, comme aussi celui du panafricanisme, constitue une des raisons qui font que la France ne comprend pas ce qui se passe en Afrique. Les stratèges du quai d'Orsay [ministère des affaires étrangères] estiment que ces concepts sont des enfantillages ou le fruit d'enfants gâtés.
Pourrions-nous lire un jour un livre de vous sur les historiens de notre région ? Je pense à Eric Williams, président trinidadien qui a écrit une histoire de la Caraïbe de Colomb à Fidel Castro...
Je connais bien la fille d'Eric Williams, Erica. Le livre à plus de 50 ans. Elle souhaite qu'on travaille dessus. Nous pourrions peut-être le rééditer avec une postface ou une préface.... On pourrait aussi travailler sur C.L.R. James [auteur des Jacobins noirs sur l'indépendance haïtienne] , Walter Rodney, Anton de Kom du Suriname [Nous esclaves du Suriname, 1934].
Ce sont des figures que je souhaite remettre en avant. Je voulais écrire une histoire intellectuelle de la Caraïbe en partant de ces personnages importants. Il ya une réelle densité dans cet espace qui constitue une mini mondialisation.

 
Le panafricanisme vu par Amzat Boukari-Yabara
Le panafricanisme n’a pas vocation de créer un nouvel homme ou d’instaurer une vision totalitaire. Son objectif est de décloisonner l’Afrique, de la relier à elle-même, de la relier à ce qui fait sens dans le reste du monde et de lui ramener ce qui lui a été injustement et brutalement pris : son humanité, son histoire, sa dignité. Cet objectif politique peut se faire par le biais d’une construction supranationale comme un État fédéral ou des « États-Unis d’Afrique » proposé par le champion du panafricanisme, Kwame Nkrumah.
Ma vision politique du panafricanisme est indissociable de celle d’un internationalisme noir devant amener les peuples de toute l’Afrique à contribuer, où qu’ils soient, à transformer leurs conditions humaines et socioéconomiques. 
L’historien Walter Rodney a défini avec précision le lien entre le panafricanisme et l’internationalisme.
Verbatim du site : https://amzatboukariyabara.com/engagement-politique/panafricanisme/
 


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17 commentaires

Vos commentaires

jayjay5 30.05.2022
bravo a lui

il a raison quand il dit que la france prend les neg pour des "enfants"... soi disant on est trop "c.n" pour geré nous memes donc la france garde les dom (alias colonies) pour notre "bien"...
quand a francafrique, il a raison aussi. tout les presidents francais ont "corompu" les presidents afriquains et apres ils vont dire que les afriquains sont pas capable de se geré eux memes sans "corruption".

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g6d 30.05.2022

@benkwa : vous répondez en faisant état de votre suffisance qui vous amène à mépriser ceux qui ne comprennent pas vos propos. Vous vous estimez tellement supérieur, issu d'une aristocratie autoproclamee, loin de la réalité de vos semblables. Grand bien vous fasse !

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Paassy 30.05.2022
Pensée archaïque

"Ma vision politique du panafricanisme est indissociable de celle d’un internationalisme noir"
C'est un glissement vers le supremascisme raciale ça.
Ce rapport constamment entretenu entre la couleur de peau et le panafricanisme est clairement raciste, en plus d'etre faux. C'est là une sorte d'exploitation douteuse de ce que ces personnes dénoncent pourtant, dans une posture victimiste quasi obsessionnelle.

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jayjay5 31.05.2022
@ passy

panafricanisme sa veut juste dire "noirs tout unis". en afrique, ya que des noirs (de naissance, pas "colons" comme afrique du sud), donc logique que sa concerne les noirs... rien de raciste la dedans!

guyane est pays noir (regardez notre drapeau, meme couleur que senegal, benin, cameroun ect) donc on doit s'unir avec l'afrique pour bizness (import export ect). sa veut dire que sa...

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Paassy 31.05.2022

"en afrique, ya que des noirs"
Vous avez séché beaucoup trop de cours d'histoire-géo !

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BELLOD 31.05.2022

On peut évidement interroger le biais identitariste (négritude, identité noire, condition noire…) et même y voir tel Fanon un risque de mystification, mais de là à confondre sans le moindre recul une volonté d’unité émancipatrice internationale avec un projet de suprématie raciale… C’est plutôt perché tout de même. Et à voir ainsi des Kémi Séba partout, à chaque fois qu’un intellectuel noir nous parle de la condition noire… Gaffe, ça peut facilement paraître tout aussi douteux ce genre de procès d’intention caricatural.

https://www.thinkingafrica.org/V2/portfolio/condition-noire-devenir-africain-pap-ndiaye/

https://www.liberation.fr/societe/education/les-attaques-de-lextreme-droite-ce-quil-y-a-de-plus-detestable-selon-la-romanciere-marie-ndiaye-soeur-de-pap-ndiaye-20220521_QRVZBY3VPBHVROQ6S7IAINY5PI/?redirected=1

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Paassy 31.05.2022

La reponse de Jayjay est édifiante. Malheureusement, les panafricanistes "modernes" flattent les mêmes pensées racialisantes que les supremacistes blancs. En Guyane, ces gens là vont même jusqu'à nier l'antériorité des populations amerindiennes sur les populations noires en Guyane, jusque dans les salons de la mairie de Cayenne où ces adeptes du complotisme historique, se plaisent à faire des conferences dites d'eveil des consciences...
Et noir n'est pas une identité, mais une couleur de peau. Ce n'est donc pas un glissement identitaire comme vous le relativisez, mais bien un glissement raciste, puisqu'il se rapporte à la couleur de peau.

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jayjay5 31.05.2022
non

vous avez pas compris! pas gen racisme... juste que "qui se ressemble s'assemble" : Guyane, Gwada, Martinique communautée noire donc logique qu'on fasse "bizness" avec Afrique... dans la nature, on voit "rarement" les chiens avec chats, jaguars avec grages ect...

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BELLOD 31.05.2022

Je ne dis pas qu’il n’y a pas par-ci par-là quelques gratinés, mais à vous lire le nouveau ministre de l’éducation qui défend aussi le panafricanisme, serait donc lui aussi un suprémaciste noir en puissance… Périlleux ce genre d’anathème généralisant fondé sur des interprétations glissantes.

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g6d 30.05.2022

@benkwa: les propos abscons ne sont sûrement le signe d'une plus grande intelligence et sagacité. Ils permettent surtout de se donner une posture de mépris vis-à-vis des autres

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Benkwa973 30.05.2022

Une réponse assez classique quand, de fait, on ne dispose pas des capacités pour comprendre le fond des sujets dont il est question et qu'à part des arguments ad hominem ou ad personam, on est sec niveau réflexions...rien de bien neuf devant le chinois.

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