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La « traversée sanglante » des tirailleurs sénégalais

Vendredi 22 février 2019
La « traversée sanglante » des tirailleurs sénégalais
137 tirailleurs sénégalais ont renforcé les effectifs de la gendarmerie locale

Les 24 et 25 février 1946, une centaine de tirailleurs sénégalais a semé la terreur à Cayenne. Avec sa casquette d’historien, Rodolphe Alexandre dresse les grandes lignes d’un événement qui a traumatisé toute une ville.

L’envoi des tirailleurs sénégalais, en 1928

La rébellion des tirailleurs sénégalais des 24 et 25 février 1946 dans la ville de Cayenne a profondément marqué la mémoire des témoins de cette époque, par sa violence accompagnée d’assassinats perpétrés essentiellement à l’encontre de la population créole. Elle est vécue par les Guyanais comme un événement en soi, dans un contexte d’affrontement culturel, non sans une profonde amertume et une sorte de résignation.

C’est dans ce contexte, celui d’une société coincée dans ses impasses sociales, menée timidement par une bourgeoisie locale désespérée du combat politique, qu’une compagnie de tirailleurs sénégalais arriva au port de Cayenne le 20 septembre 1928 et débarqua le lendemain, à la suite des violentes émeutes consécutives au décès énigmatique de l’ancien député de la colonie, Jean Galmot. le gouverneur de l’époque, Camille Maillet, homme pusillanime et sans envergure, avait fait appel aux renforts des troupes de gendarmes et de fusiliers-marins des Antilles, pour rétablir l’ordre et la sécurité.

La faiblesse numérique des effectifs disponibles aux Antilles pouvant être acheminés en Guyane et la tension sociale qui sévissait en Guadeloupe n’avaient pas permis l’envoi d’un important contingent. D’où l’initiative du gouverneur Maillet de réclamer auprès du ministre des Colonies « le stationnement définitif » de 137 tirailleurs sénégalais, pour renforcer les effectifs de la gendarmerie locale.

Pourquoi étaient-ils toujours là en 1946 ?

La compagnie des tirailleurs sénégalais, installée en 1928, resta bien après le rétablissement de l’ordre. Ils étaient encore là en 1946 ! Des relèves de la troupe s’effectuaient, lorsque le budget colonial était alloué pour la durée du service accompli et cela dans la plus grande indifférence de la population. Les tirailleurs sénégalais étaient affectés sur l’ensemble du territoire de la colonie, notamment à Saint-Laurent et auprès de quelques camps pénitentiaires de l’Inini, tels que ceux de Crique-Anguille, de Saut-Tigre ou de Saint-Élie, l’un des hauts-lieux de l’orpaillage.

Les Sénégalais se retrouvent isolés, loin de leur famille, ne pouvant recevoir aucune correspondance, ce qui inquiéta le gouverneur Jules Surlemont, qui tenta de son mieux de les rassurer. Il connaissait leur pays d’origine et il avait rencontré quelques-uns d’entre-eux au cours de ses précédentes affectations mais les tirailleurs sénégalais, peu appréciés de la population en général, à défaut de barouds d’honneur promis par l’autorité militaire, se contentaient d’accomplir quelques actions policières qui ne les rendaient pas populaires.

Leurs relations avec la population

Ainsi, les tirailleurs avaient été dès leur arrivée, l’objet de risées et de mépris à peine voilés de la part des Guyanais. Les taquineries ou les vexations finissaient le plus souvent en bagarre, après des échanges de propos injurieux vociférés par chacun des commettants. Le plus souvent, les rixes, sans trop de gravité, étaient la conséquence de la volonté des tirailleurs d’interpeller des femmes, qu’ils abordaient avec trop de suffisance et d’assurance pour obtenir leurs faveurs.

Les femmes éconduisaient les tirailleurs sénégalais avec des termes vexatoires. Ils devaient le plus souvent se contenter des femmes qui acceptaient d’être payées, au quartier de la Crique ou dans quelques rares maisons en ville, qui faisaient pâlir de honte la bourgeoisie, comme « la maison aux trente-deux coups de couteaux ». De même, il n’était pas rare qu’à l’occasion des soirées dansantes dans les lieux publics à Cayenne, le commissariat de police réclame au commandant l’armes de désigner un « sous-officier européen » pour tempérer les ardeurs des tirailleurs et éviter ainsi les problèmes avec les femmes, d’autant que les Sénégalais, accompagnés de libérés du pénitentiaire, profitaient de ces moments, pour s’enivrer dans les bars ou auprès des marchandes ambulantes. Les femmes créoles, à cette époque, ne fréquentaient pas les tirailleurs sous peine d’entacher leur réputation et même d’être exclues de la société.

Les 24 et 25 février, une centaine de tirailleurs sénégalais ont semé la terreur dans la capitale guyanaise -

Une bagarre banale qui dégénère

C’est ainsi qu’au Dancing Palace, vers 19 heures, au moment où les couples de danseurs s’adonnaient avec cœur à des rythmes lascifs, un tirailleur, probablement éméché, croyant reconnaître son amie, trouva opportun d’arracher le masque d’une danseuse accompagnée d’un cavalier. Cet acte prit l’allure d’un véritable sacrilège, car il brisait les conventions tacites entre les danseuses et les cavaliers, concernant l’anonymat des femmes déguisées. L’incident dégénéra très rapidement, car le cavalier, protégeant la femme agressée, prit sa défense et donna au Sénégalais quelques coups de poings sous les regards complaisants de quelques danseurs créoles attroupés.

Cette bagarre, somme toute banale, aurait pu en rester là, mais le tirailleur, devenu la risée de la foule échauffée, fut pris d’un sursaut d’orgueil et il appela ses camarades en faction qui se dépêchèrent de lui porter assistance. Ils furent peu de temps après rejoints par d’autres Sénégalais de la caserne venus à la rescousse. Armés dans un premier temps de leur large et épais ceinturon de cuir, tandis que certains portaient encore leur fusil en bandoulière, une trentaine de tirailleurs firent brutalement irruption dans le Dancing Palace en frappant à tort et à travers avec la plaque métallique de leur ceinture tous ceux qui avaient la prétention de se trouver devant eux. Ils s’écrasaient contre les parois, au gré des mouvements de foule, tandis que d’autres enfonçaient les cloisons pour fuir. Quelques-uns sautaient par les fenêtres pour parvenir aux barrières des propriétés voisines et courir avenue d’Estrée ou rue Lieutenant-Goinet.

Les Sénégalais restés au Dancing saccageaient tout : verres, bouteilles, chaises, instruments de musique. Certains, postés devant la porte du Dancing, boulevard Jubelin, poursuivaient et maltraitaient les personnes qui passaient devant eux.

Quelques danseurs qui se glissèrent, par des portes miraculeusement entrebâillées, dans les corridors qui donnaient accès à des cours où ils se cachèrent. Les tirailleurs, ne trouvant pas de résistance, se dirigèrent vers une autre salle de danse, Le Petit Balcon, où les danseurs, ignorant les événements du Dancing Palace, continuaient à goûter l’envoûtement des dernières heures de leur nuit de carnaval. Surpris également par la promptitude et la violence des Sénégalais, ils furent encerclés et roués de coups. Quelques-uns réussirent à s’échapper, notamment en passant par les sentiers qui bordaient la plage de l’anse Nadeau.

Du Petit Balcon, les tirailleurs décidèrent de visiter tous les établissements publics encore ouverts. Ils se rendirent, en vociférant et en proférant des menaces, à L’Olympia, à La Volière, au Cinéma Gaumont, semant la panique et frappant sans pitié la foule, dans une surexcitation indicible.

Les tirailleurs restés à la caserne s’étaient ralliés à leurs camarades rentrés entre-temps et ils ressortirent armés de leur coupe-coupe, après revêtu leur tenue de corvée (un short bleu) pour avoir une plus grande aisance dans leurs mouvements. La bande, gesticulant et poussant des hurlements, se précipita vers le canal Laussat, le quartier de la Crique. Là, les Sénégalais trouvèrent un autre public qui riposta par de violentes bagarres, des jets de cailloux, à proximité et à l’intérieur du café Shanghai. L’absence d’éclairage public, l’étroitesse des ruelles et la proximité de la mangrove n’avantageaient pas les tirailleurs face à une population habituée aux bagarres et décidée à les braver toute la nuit.

Et le lendemain...

Après le salut aux couleurs et la revue de casernement, une soixantaine de tirailleurs, dont certains armés de matraques, franchit tranquillement les grilles de la caserne du côté du port et se dirigea vers le marché tout proche. Personne ne s’attendait plus à voir surgir à nouveau des tirailleurs lorsqu’ils firent irruption au marché, bondé. La scène de la veille recommença avec la même férocité : coups de ceinturon et de matraque pleuvaient au milieu des cris des femmes.

L’heure de la rentrée ayant déjà sonné, tous les ouvriers s’y trouvaient réunis autour de leur contremaître pour recevoir les consignes de la journée ; les tirailleurs, les apercevant,

les attaquèrent sans crier gare, mais les ouvriers ne reculèrent pas un seul instant et s’armèrent de tout ce qui leur tombait sous la main pour se défendre énergiquement. Ainsi, la porte d’entrée de la rue Lieutenant-Brassé resta infranchissable, grâce aux efforts de G. Trompette, qui s’était replié jusque-là en petite brigade avec Desroche, Lafortune et Minfir. Pendant ce temps, d’autres combats plus rapprochés en corps à corps se déroulaient de l’autre côté du parc, au cours desquels Nobal et Tarade furent sérieusement blessés. L’arrivée du capitaine Pidot, du lieutenant et des gendarmes acheva de disperser les tirailleurs.

Maîtres du centre-ville, les tirailleurs quadrillaient les artères essentielles, la population entendait avec crainte toute la matinée crépiter sans arrêt, partout à la fois, l’effroyable fusillade. Toutes les rues de la ville étaient parcourues, chaque quartier visité, les endroits les plus reculés inspectés, comme Chaton, Buzaret, Leblond. Certains tirailleurs plus audacieux se rendirent à proximité de la campagne pour poursuivre les quelques fuyards, qui s’y étaient rendus. Même les animaux n’étaient pas épargnés, les buffles, les chiens, les poules essuyèrent les tirs des Sénégalais.

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3 commentaires

Vos commentaires

HOBBES 25.02.2019
Euphémisme

Article au style pompeux qui ne donne finalement pas les résultats de ces échauffourées.
Et puis PourQuoi ne pas dire clairement que les Sénégalais étaient victimes de racisme de la part des créoles à l'époque?

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alfredo 27.02.2019
Pompeux et indigne d' un scientifique

C' est l' art égalementde de minimise le traitement inhumain, de quasi-relégués, par le mepris et la negligence de l' administration coloniale

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HOBBES 28.02.2019

Ce n'est pas faux, mais c'est Ici explicite. Tandis que le racisme, celaui qui est à l'origine de l'événement dans le dancing, n'est pas clairement cité. Et c'est dommage cette mémoire à deux vitesses. Mais continuez à tout mettre sur le dos du "colonialisme", on avance...

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