France-Antilles et ses partenaires utilisent des cookies pour le fonctionnement de leurs services, réaliser des statistiques d’audience, proposer des contenus et publicités personnalisés. En utilisant ce site, vous consentez à cette utilisation. En savoir + et gérer ces paramètres. OK
  • Partager cet article sur Facebook
  • Partager cet article sur Twitter
  • Partager cet article sur LinkedIn
  • S'abonner aux flux RSS de France-Antilles.fr

« Il n’y a pas de créolisation apaisée »

Propos recueillis par Pierre Rossovich Vendredi 01 février 2019
« Il n’y a pas de créolisation apaisée »
"Le bélia montre le lien culturel extrêmement fort entre la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane" - Christine Julien

Étienne Jean-Baptiste, ethnomusicologue, est engagé dans le mouvement du développement des musiques traditionnelles en Martinique. De passage en Guyane, il nous présente son ouvrage Le Bélia d’Aimé Césaire.

Votre livre Le Bélia d’Aimé Césaire est une cosmogonie, c’est-à-dire une théorie expliquant la formation de l’univers. Pouvez-vous nous expliquer ?

Le point de départ sont les obsèques d’Aimé Césaire en 2008. Près de 20 000 personnes, spontanément, se mettent à chanter bélia pou Sézè, lors d’une procession de plusieurs kilomètres. Alors qu’en Martinique, le Bélia est habituellement considéré comme une danse festive, comme le kasé kò en Guyane. On assistait là, à un bélia funéraire. Au fil de mes recherches, en confrontant les contes, les textes, la musique, les danses… je me suis rendu compte que le bélia était beaucoup plus qu’une danse festive. Issue du paysannat formé en Martinique après l’abolition de l’esclavage, elle est une manière mythique d’expliquer ce que les physiciens appellent le big bang. L’ordre qui naît du chaos.

Lors des obsèques d’Aimé Césaire, ces personnes qui ont initié ce Bélia pour Césaire en connaissaient-elles le sens véritable ?

Je pense que c’est une réminiscence sans conscience réelle. Il a fallu un personnage comme Aimé Césaire pour faire remonter le sens. Dans une société normée par le cadre européen, qui organise la mort d’une certaine façon, le peuple, à un moment, est allé au-delà. Une danse dont on n’avait oublié le sens.

Il y a-t-il un lien avec le Bélia Manman pratiqué dans les mayouri guyanais ?

Ce sont les mêmes structures musicales. En Guyane, le Bélia est une phase du travail agricole, où est joué un tambour grave, considéré comme le mâle. Il y a d’abord le kamougwè, avec les tambours mâle et femelle, pour faire les gros abattis. Ensuite vient le Bélia pour la semence et le labour. Toutes ces danses là posent des questions de filiations, d’où les tambours mâle et femelle. C’est le principe général de l’humanité, l’engendrement.

À la différence de la tradition antillaise, en Guyane ce sont plus souvent les femmes qui chantent.

Avant, il y avait aussi beaucoup de femmes qui chantaient en Martinique. En Guyane, ce qui est frappant, c’est que les femmes sont reines. On le voit dans les Konvwè où elles maîtrisent le dispositif. Dans le piké djouk aussi. Cela n’est rien d’autre que la parodie de la femme qui domine. Si on retire le côté érotique du bal paré-maské et que l’on analyse les choses : mettre des gens dans une très grande salle avec beaucoup de lumière, avec toutes ces couleurs… Les hommes sont dans une espèce de soumission. Cela veut dire quelque chose.

Il est écrit dans la préface de votre livre qu’il défend la thèse selon laquelle le dialogue entre les êtres et les cultures est problématique. Pourquoi ?

C’est en fait une critique de la créolisation, dont le principe est de soumettre le lieu colonisé à la norme du conquérant, de celui qui domine. édouard Glissant, peut-être en allant vite, en a fait une théorie du métissage. Or la créolisation réelle, elle est plutôt frontale. Il n’y a pas de créolisation apaisée. C’est une lutte entre nos cultures occidentales et africaines.

Aimé Césaire a été le rapporteur de la loi d’assimilation qui établissait les colonies en départements, tout en luttant pour l’accession aux responsabilités. Aujourd’hui, ce statut de département il est question d’en changer.

La compréhension que nous devons avoir de l’action d’Aimé Césaire est qu’il pensait pouvoir permettre aux Antillo-Guyanais de bénéficier d’un certain nombre d’avantages sociaux. Il pensait que si on avait les mêmes droits, on pourrait alors arriver à ce que l’on appelle « l’égalité ». Césaire était très emprunt de la pensée de Toussaint Louverture qui combattait pour la révolution et la République. Toussaint était contre le système monarchique et voyait Napoléon comme un pair, un collègue. Il souhaitait que la France soit organisée en plusieurs États. Un système repris par les États-Unis. Napoléon a vite fait de le piéger et de le mettre au cachot. Césaire est dans l’idée de Toussaint. Lorsqu’il préconise l’autonomie, c’est dans cette idée. Mais nous avons confondu assimilation et émancipation, comme l’a expliqué Suzanne Césaire, la femme d’Aimé. Ce n’est pas dans le mimétisme européen que nous devenons libre. Comme Badinter l’a dit : la France n’est pas le pays des droits de l’Homme, mais le pays de la déclaration des droits de l’Homme. Il y a une nuance ! La globalité sans gommer les spécificités est donc un débat ouvert depuis Toussaint Louverture !

Un dernier mot ?

Ce travail sur le Bélia montre le lien culturel extrêmement fort entre la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane. Les danses sont comme un document, elles disent du savoir. Qu’on y prête attention et que l’on s’en serve pour la cohésion sociale et tous les défis qui nous attendent. Quand on dit bélia à quelqu’un c’est un gage de réussite. Donc bélia lagiywann !

Etienne Jean-Baptiste, Le Bélia d’Aimé Césaire, collection Sim’Ekol

Le nouvel ouvrage d'Étienne Jean-Baptiste, Le bélia d'Aimé Césaire - Bélia pou Sézè, remonte aux sources du vocable musico-chorégraphique bélia -

Pour transmettre un commentaire, merci de vous identifier (ou de vous inscrire en 2min)

Mot de passe oublié?
Inscription express
1 commentaire

Vos commentaires

Paassy 02.02.2019
Créolonisation ?

C'est toujours surprenant de lire de tels articles où le Guyanais est uniquement créole comme les Antillais. Les autres identités n'existent pas, on ne les évoque pas, on les voit pas.
Triste.

Répondre Signaler au modérateur
Sur le même thème
A la une