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10 JUIN - COMMÉMORATION DE L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE

[10 JUIN] Adélaïde Tablon : De l'esclavage à la contestation politique

Dr Eugène EPAILLY & P.R. Mardi 9 Juin 2020 - 16h24
[10 JUIN] Adélaïde Tablon : De l'esclavage à la contestation politique
Le rond-point Adélaïde Tablon (DR)

À l'occasion du 10 juin, retour sur une Guyanaise née esclave, qui défraya la chronique judiciaire de son époque : Adélaïde Tablon.

C'est à Alidor Mayen de Tonnégrande (voir encadré) que nous devons la réincarnation historique de cette jeune femme qui osa défier le pouvoir colonial en quittant son habitation rurale "Malvina" de Roura, où elle se trouvait comme agricultrice. Adélaïde Tablon défraya en effet la chronique judiciaire de son époque. Ses descendants, tous en bonne place dans la société guyanaise, se nourrissent des archives orales de parents qui ne sont plus de ce monde.
Sur l'habitation La Gabrielle
Habitation qualifiée de Royale ou "épicerie". La main-d'oeuvre servile venue d'Afrique et de Guyane y cultive les plants phares qui vont répondre aux besoins de consommation de la France métropolitaine. Clous de girofles pour les terres hautes, roucou pour les sols argileux, coton pour le sable de Macouria et canne à sucre pour les terres basses de la côte. C'est de là que partira, aussi, de 1809-1818, la canne à sucre dérobée par les Portugais et qui fera la fortune de l'Etat brésilien du Pernambuco, d'aujourd'hui; la "caienna assuca". 

Plan ancien de la Gabrielle -

Mère esclave et filles esclaves du Roi de France en Amazonie
Le prénom d'esclave d'Adélaïde lui est attribué par sa maman Amélie 2è (deuxième). Elle nait un 4 juillet 1836 à 7 heures du matin. Le régisseur de l'habitation, Monsieur Garret est le témoin de cette naissance. Il déclare ceci: " La négresse Amélie 2è est accouchée le quatre de ce mois à sept heures du matin, d'un enfant du sexe féminin auquel il (sic) a donné le nom d'Adélaïde."

Le colon Martin, célèbre commissaire commandant du quartier avec son habitation "Martin" près de Grand Marée, sur les bords de la rivière Gabrièle, parafe l'acte de naissance. Nous ne savons rien de son père, puisque la liaison a eu lieu hors mariage.

Nous n'en saurons pas plus, une seconde fois, quand sa maman âgée de 43 ans met au monde Théodosine sa soeur, deux ans plus tard sans avoir répondu à l'appel de Monsieur l'abbé présent sur l'habitation. C'est une volonté farouche de s'opposer aux principe de l'Eglise catholique.
Amélie 2è, Adelaïde et Théodosine affranchies en 1848 ?
Amélie 2è, Adelaïde et sa soeur Théosine, sont-elles les femmes fondatrices de la famille Tablon ? Attendront-elles la promulgation du décret d'abolition du 10 août 1848, l'année de ses 12 saisons sèches ? Aucun des registres des nouveaux libres parcourus ne fait mention de cette famille monoparentale informelle. Aucun document trouvé ne fait mention d'une légitimation des enfants ou d'un mariage. 

Pourtant, le changement passera par Adélaïde avec un patronyme : Tablon, qui viendra s'accrocher au prénom "d'esclave" sur le registre des nouveaux libres du quartier de Cayenne. Elle est seule, étrangement seule. Il est écrit qu'elle est âgée de 10 ans. Une énième anomalie civile et civique...

Portrait supposé d'Adélaïde Tablon (DR) -

Quand Adélaïde confirme Tablon en 1856
Son nouveau patronyme surgit une seconde fois, le: "26 avril 1856, à 1 heure de l'après-midi, par devant-nous, Jean Baptiste (...) commissaire commandant et officier de l'Etat Civil du quartier de Roura est comparu Adélaïde Tablon âgée de 18 ans, domiciliée et cultivatrice sur l'habitation Malvina en ce quartier (...), ont déclaré être accouchée le 29 mars dernier en sa maison à 6 heures du soir d'un enfant de sexe masculin, (...)".

Deux jours plus tard, les deux autres cultivateurs qui l'accompagnent se rendent au siège du commandant qui siège toujours sur son habitation Malvina.
Ce garçon portera le nom de Pierre Louis Tablon. Les bouches indiscrètes locales, qui vont jusqu'à l'intérieur des draps des voisins créoles, disent qu'il s'agit du fils d'un certain Yago.

Pierre Louis Tablon, fils d'Adélaïde, chercheur d'or de son état -


Pierre Louis se fera connaître dans la recherche de l'or, au même titre que le père de Félix Eboué, Yves, originaire de l'habitation Eléonore. Le premier laissera le toponyme : "La Roche Tablon" sur La Comté, ainsi que la crique Amadis ou crique Tablon, aux sources du placer Orion sur la Mana. Ami de Léonce Melkior, Pierre Louis logera chez lui, à deux pas de la Place des Palmistes. Partisan de Jean Galmot, les émeutiers voulurent saccager ses biens, c'est son fils qui le protègera.
1879 : Municipales à Roura et irrégularités
Le décret du 15 octobre 1879 instaurant pour la première fois des élections libres en Guyane va faire long feu... Des irrégularités en nombre sont constatées. Le Sieur Vitrix se trouve même élu sans être inscrit sur la liste électorale ! On fait fort dans une future municipalité où le code électoral n'est compris que par les lettrés.

Le gouverneur suit les procès-verbaux qui lui parviennent à Cayenne. En 1880, le Conseil d'Etat décide d'annuler le scrutin. Les esprits s'échauffent. Le colon Sillian, de l'habitation où travaille Adélaïde, se fait nommer maire par intérim par le gouverneur. La démocratie a du mal à s'implanter et les lettrés ont la part belle. Adélaïde, qui devait avoir ses partisans au coeur du Conseil, enrage et décide probablement comme d'autres de manifester sa colère.
Adélaïde Tablon en prison de Cayenne
C'est de Malvina, connue par les contemporains sous l'appellation " Sillian", qu'elle part nue comme un ver. Où va-t-elle?  À pieds, elle enfile les 20 km qui conduisent à Cayenne. Elle est convoquée pour avoir terrassé quelques gendarmes "cassaves" ou "cabrit", gardiens ruraux chargés de surveiller les libres en situation de vagabondage. Là, les juges l'attendent puis l'envoient en prison, au célèbre numéro 2 de  la rue François Arago. L'"acte de rébellion", " outrage à dépositaire de la loi" et tutti fruti, elle n'en a cure !
Adélaïde aurait séjourné 3 mois en prison avant de retrouver les terres libres de l'Oyack.
La mémoire Tablon face à Adélaïde
Nous sommes allés interroger la famille Tablon, sur l'histoire de leur aïeule. C'est Marie-Ange Tablon qui nous raconte :
"Nous savons de par la mémoire familiale qu'elle était esclave. Pierre Louis Tablon est le premier fils de Yago, un nom du Burkina Faso et aujourd'hui de Roura. Yago était né en Afrique. Adélaïde n'avait pas de parents avec elle. Elle vivait dans une maison au sommet de l'habitation Roura, tout proche du cimetière actuel. Elle s'est mise à la tête d'un groupe. Mon père qui s'appelait aussi Pierre Louis Tablon nous a raconté son histoire. I fouté 7 gendarmes grands sab' a dlo. Elle en a perdu ses vêtements. Arrivée à Cayenne nue, elle rencontra une dame qui lui dit: - Pa passé douvant bondié kon sa ! Tu ne passeras pas devant l'Eglise comme cela. Elle a accepté les vêtements avant de passer devant la cathédrale de Cayenne".

Les descendants ont gardé en souvenir oral, les nombreuses régates qui s'élançaient dans l'Oyack plus bas. Une chanson fut même écrite sur ses exploits civiques. Mais nul n'aurait retenu ni texte ni mélodie. Adélaïde meurt à Roura le 5 mars 1902 et son cas n'a pas fini de passionner les historiens.
 
Sources : Archives de la Collectivité Territoriale & Archives nationales d'Outre-mer 
Un rond-point à son nom

Le 10 juin 2009, lors des commémorations de l'abolition de l'esclavage, le rond-point situé avant le lycée Damas est renommé Adélaïde-Tablon.

Un an plus tôt la statue des Marrons de la liberté y était érigée. Le Conseil général de l’époque a voté le nom d'Adélaïde-Tablon en remplacement de Vidal, effacé des panneaux. Pour mémoire, Vidal faisait référence au colon qui possédait l'habitation dont les vestiges sont encore visibles.

En 2009, très peu de Guyanais connaissait l’histoire d’Adélaïde-Tablon. L'histoire est partie d'un ancien, Alidor Mayen, qui a contacté une de ses connaissances, laquelle en a parlé autour d'elle. D'autres ont fait des recherches, les archives ont été épluchées et petit à petit Adélaïde Tablon a refait surface.

Née à Roura, Adélaïde Tablon a dix ans lorsque l'esclavage est aboli. Elle se fait connaître en 1890 lorsque le Conseil général de l'époque veut supprimer les communes rurales et remplacer les maires élus par des commissaires nommés par le gouvernement. Pour beaucoup, c'était un peu comme un retour à l'esclavage. Ceux qui étaient contre ont bloqué les mairies et Adélaïde Tablon a été arrêtée à Roura. On dit qu'elle a été traînée nue, ou presque nue, jusqu'à Cayenne. Le gouverneur lui aurait fait porter des vêtements qu'elle aurait refusés en disant : « Je marche nue pour ma dignité, pour ma liberté » . Partout les gens ont résisté et été arrêtés. En tant que meneuse, elle a été emprisonnée trois mois. »

Si on peut facilement reconnaître à la Rouranaise son combat pour la liberté, le lien avec l'esclavage est en revanche ténu.

A.V
 
Roura, commune d'Adélaïde Tablon -


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1 commentaire

Vos commentaires

bwafer 973 11.06.2020

nu briga jodla a pa di glorifyé lèsklavaj annan "paradigme" ki sistèm an lé fé nu valé, é a pu sa nu ka onoré tut nèg ki briga kont "négrophobie" .

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