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Une nuit à l'hôpital de Saint-Laurent

C. R. / B. H. France-Guyane 09.03.2010

Aux urgences, les nuits peuvent être agitées. Ce soir, c'est plutôt calme. Un adolescent, accompagné de sa mère, vient pour une blessure au pied.

Les équipes de soignants du Centre hospitalier de l'Ouest guyanais (Chog), rôdées aux situations peu ordinaires, accueillent des patients de tous horizons. Nous les avons suivies pendant 24 heures.

Cette nuit il faut avouer que c'est assez calme... » . Des mots vite ravalés quelques minutes après, lorsque les infirmières des urgences s'occupent d'une nouvelle entrée. C'est un adolescent blessé au pied, accompagné de sa mère. La plaie saigne abondamment mais dans ce service, on en a vu d'autres.
Entre les règlements de comptes d'orpailleurs qui arrivent avec des impacts de balle, les blessés des nuits chaudes d'Albina en décembre dernier, ou les victimes collatérales du carnaval et de ses ivresses... il semble difficile d'impressionner les deux jeunes infirmières.
Derrière les couloirs des urgences, le bloc s'active. En stérilisation, tous les ustensiles sont prêts à l'emploi, briqués avec application par l'aide-soignante de garde depuis le matin. L'infirmière anesthésiste surveille un patient en salle de réveil. Membre du comité de lutte contre la douleur, la jeune femme souligne l'atout que représente l'arrivée du Kalinox au Chog. Ce gaz hilarant réduit la souffrance des opérés. Il y a un mois, l'hôpital s'en est doté, et le personnel paramédical ne tarit pas d'éloge sur le produit magique. Très vite, cette infirmière anesthésiste repart couver son patient qui émerge doucement.
En chirurgie, la tournée commence
À l'étage supérieur, en chirurgie, une infirmière et un aide-soignant commencent leur tournée des lits. Appliquer les traitements, surveillerles pansements, rassurer les patients : le binôme est efficace. « À chacun sa tâche » , expliquent-ils en choeur.
Selon l'aide-soignant, « ce qui nous différencie des infirmiers, c'est que nous sommes très souvent guyanais, alors qu'il y a beaucoup de métropolitains parmi eux. Ils tournent plus, car ils prennent souvent des contrats courts. Il est difficile de s'adapter à chaque fois à de nouvelles personnes, il faut tout réexpliquer. Mais c'est un problème humain, qui n'a rien à voir avec le travail, car les gens sont compétents » .
De la théorie à la pratique
L'infirmière à ses côtés cette nuit explique qu'« ici, [on] voit des choses totalement inconnues comme le ver macaque ; et beaucoup de pathologies propres aux gens du fleuve. »
Pour beaucoup de nouveaux venus en Guyane, pathologies et patients sont très différents de ce qu'on leur a enseigné à l'école. « Le VIH est omniprésent, déclare une infirmière dans le service de médecine, et les prises en charge sont parfois un peu anarchiques. Par exemple, les gens ne vont pas chez le généraliste, ils viennent directement à l'hôpital, et souvent en passant par les urgences. Du coup, on reçoit des gens à n'importe quelle heure du jour et de la nuit » . En Guyane, on ne compte que 39 médecins généralistes libéraux pour 100 000 habitants, contre 112 en France hexagonale.
L'atmosphère est plus légère en pédiatrie, où un infirmier tout sourire joue avec un petit garçon aux très grands yeux. Derrière les vitres, une aide-soignante baigne un bambin avec douceur. L'infirmier explique en sranan tongo à un papa les soins prodigués à son bébé. Le Chog n'emploie pas de traducteur pour faciliter les échanges. En l'espace de 24 heures, six nourrissons sont arrivés en néo-natalogie. Ils viennent de la maternité située à quelques mètres. « Nous avons beaucoup d'accouchements c'est vrai, mais les patientes sont vraiment maîtresses d'elles-mêmes, et souvent sereines car elles ont l'habitude » , explique une sage-femme. Une jeune femme de dix-neuf ans, venue pour une consultation, acquiesce. Née au Chog, c'est ici que doit bientôt venir au monde son fils. « Pour les trois premiers je suis venue ici, comme mes soeurs, et c'était parfait » . Devant le bloc obstétrical où deux accouchements débutent, des familles attendent. Comme la mère du garçon blessé au pied. En confiance.
La plus grosse maternité de France ?
« C'est en fait la maternité où il y a le plus de naissances par rapport aux habitants » précise une sage-femme du Chog. Un peu plus de 2 300 accouchements ont été réalisés en 2009. Et ça augmente chaque année. Si on parle beaucoup des Surinamaises qui viennent accoucher à Saint-Laurent pour que leurs enfants deviennent français, la réalité est plus complexe. D'une part si ces femmes habitent souvent à Albina, elles peuvent elles-mêmes être de nationalité française. Accoucher à Saint-Laurent n'est donc pas purement opportuniste. D'autre part, naître sur le territoire français de parents étrangers n'assure pas la nationalité française. Plus que l'obtention d'une nationalité, la maternité de Saint-Laurent est caractérisée par son manque de place par rapport au nombre d'accouchements pratiqués. Une extension du service est prévue pour les prochaines grandes vacances. Initié en 2000, le projet a été ralenti par une réduction du financement, passé de 11 à 9 millions d'euros. C'est la pédiatrie qui en pâtit. Les places n'étant pas assez nombreuses, ce sont les autres services qui accueillent et soignent des enfants en attente d'un lit en pédiatrie. En conséquence, le « pôle mère enfant » tant attendu est avorté, car seule la maternité est agrandie. Le personnel ne veut pas s'en plaindre, mais appelle de ses voeux des extensions rapides afin de mieux prendre en charge les jeunes patients.
2 300 accouchements ont été réalisés en 2009 à la maternité du Chog. (BH& CR)2 300 accouchements ont été réalisés en 2009 à la maternité du Chog. (BH& CR)
Repères
Un sentiment de qualité
Selon une étude de l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) réalisée en novembre 2009, 12,5% des femmes accouchant à Saint-Laurent ont déclaré résider au Suriname. Elles ont choisi d'accoucher en Guyane d'abord pour la qualité des soins (51,5% ), la proximité géographique (45,5% ) et des raisons familiales (12,1% ).
L'éventuelle possibilité de pouvoir bénéficier d'allocations familiales ou d'une régularisation n'est que peu évoquée.
Des femmes souvent en situation précaire
Lors de l'enquête de l'Inserm, 60% des femmes interrogées à la maternité étaient de nationalité étrangère, et près de la moitié était sans papiers. L'étude révèle la situation précaire des femmes accouchant à Saint-Laurent : 20% n'ont jamais été scolarisées, plus de la moitié ne parle pas français et seules 13% avaient un travail déclaré avant leur grossesse.
Et Albina ?
L'enquête s'est penchée sur les conditions d'accouchement au centre de santé d'Albina. Il en ressort que pratiquement toutes les femmes enceintes le décrivent de manière très négative et ne souhaitent pas y accoucher. La prochaine construction d'un hôpital pourrait changer l'ordre des choses.
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29 juillet 2010