Le casse-tête des cadavres qui s'entassent à la morgue
S.R / T. F.
France-Guyane
10.02.2012
Secteur F du cimetière de Cabassou à Cayenne, hier. C'est ici que sont inhumés les indigents (SR)
Parmi les corps autopsiés à l'hôpital de Cayenne, certaines dépouilles ne sont jamais réclamées par personne. Du coup, elles s'entassent à la morgue qui est saturée. Une pompe funèbre a été mise à contribution. État des lieux d'un problème récurrent.
Samedi 21 janvier. Alors que Nicolas Sarkozy vient de poser le pied sur le sol guyanais, une fusillade éclate sur le site d'orpaillage clandestin de Dorlin, sur le territoire de la commune de Maripa-Soula. Un groupe de garimpeiros a été exécuté par des concurrents. Six morts. Le corps du chef est jeté dans un puits. Un hélicoptère a été envoyé sur place dimanche 22 janvier. Des gendarmes et le vice-procureur ont enquêté sur place. Cinq corps ont été retrouvés et rapatriés à l'hôpital de Cayenne pour être autopsiés. Seulement voilà. Personne n'a réclamé ces cinq corps et, depuis que les autopsies ont été pratiquées, ils attendent dans une chambre froide. Et comme la morgue du centre hospitalier Andrée-Rosemon (CHAR) est déjà pleine, trois dépouilles de ces garimpeiros ont été entreprosées aux pompes funèbres Tarin, rue d'Estrées à Cayenne. Il s'agit là d'une réquisition judiciaire qui est faite à l'établissement. « Si on ne se soumet pas à cet ordre, on a une amende » , explique Guetty Tarin, la cogérante (photo ci-dessous). En plus du problème moral et sanitaire, vient s'ajouter la question pécuniaire. « Les réquisitions sont payées au lance-pierre et puis on ne peut pas se permettre de garder des corps d'autant qu'on a aussi des morts naturelles avec des familles qui nous sollicitent. » La question est de savoir ce qu'on doit faire de ces corps que personne ne réclame. La décence voudrait qu'ils fussent enterrés dans un cimetière. C'est d'ailleurs ce que dit la loi. Les mairies doivent prendre en charge les obsèques des personnes mortes sur leur territoire quand personne d'autre ne peut s'en occuper. En toute logique, Maripa-Soula devrait donc faire revenir les corps des orpailleurs de Dorlin et les inhumer à ses frais. Sauf que ces frais multipliés par le nombre de cadavres liés à l'orpaillage clandestin qui sont découverts sur le secteur de Maripa-Soula tout au long de l'année nécessiterait un budget colossal dont ne dispose pas la commune. Hier, ni le maire ni un de ses adjoints n'étaient joignables pour nous en dire davantage. UN ENFANT À LA MORGUE DEPUIS PLUS D'UN AN
Pierre Pauchard, le directeur du centre hospitalier de Cayenne, est embarrassé par cette question mais ne veut pas accabler les communes. Mais il va quand même « les relancer pour leur dire qu'il y a des personnes qui relèvent d'elles. » La morgue de son hôpital est équipée de douze cases pour accueillir les cadavres. Elles sont toutes pleines. En plus, explique le directeur, « neuf corps relèvent des communes » . Ce qui ne laisse que trois places pour les morts de l'hôpital. Parmi toutes ces dépouilles qui s'entassent dans la chambre mortuaire, « on a un corps d'un enfant mort à Maripa-Soula qui est là depuis plus d'un an » , annonce Pierre Pauchard. Triste record que déplore le directeur. Dans ce ciel ombragé, Guetty Tarin voit parfois de courtes éclaricies. « J'ai réussi à faire partir un corps hier (mercredi) à Sinnamary. Il était là depuis octobre. » Là encore, il s'agit d'un mort que personne ne réclamait, retrouvé dans la commune du littoral. La mairie de Saint-Laurent avait accepté d'enterrer à ses frais certains des morts qui ne relevaient pourtant pas de son territoire. La municipalité de Cayenne en a fait de même en les inhumant au carré des indigents du cimetière de Cabassou. « On m'avait laissé entendre, relate Guetty Tarin, que la mairie de Cayenne pourrait enterrer les morts de Dorlin mais elle a refusé. Ce qui peut se comprendre car ils ne sont pas décédés sur la commune. » La mairie cayennaise que nous avons sollicitée hier n'a pas donné suite à nos demandes de précisions. En tout cas, la cogérante de la pompe funèbre Tarin commence à s'inquiéter. « Si on laisse les choses perdurer, je vais arriver à saturation. » Un peu comme la morgue du centre hospitalier. Désormais, tous les regards se tournent vers la préfecture. Guetty Tarin essaie de trouver une solution avec les représentants de l'État. Pierre Pauchard va quant à lui « demander à la préfecture une réunion avec les maires pour rappeler les règles » . 
- Un problème qui date
Les difficultés liées aux conditions d'hygiène ainsi qu'à l'entassement des cadavres dans les chambres froides du Char ne datent pas d'hier. En 2003, dans un tract à en-tête de l'Union des travailleurs guyanais, le personnel du service lançait : « La morgue fait concurrence aux égouts! » Les personnels dénonçaient le dépôt régulier de deux corps par casier, alors que ces derniers ne sont prévu que pour une seule dépouille. La qualité de l'air, le matériel obsolète ou défectueux sont déjà une préoccupation des salariés.
En 2010, un rapport d'inspection de l'Agence régionale de santé va nettement plus loin. Les conditions d'hygiène de la chambre mortuaire du Char sont décrites comme désastreuses. Des tables de présentation des corps non-réfrigérés, une température ambiante supérieure à 17 degrés (14 degrés dans l'une des deux chambres froides), des cases « sales » car souillées par des épanchements de liquides internes des cadavres, etc. De plus, il est précisé dans le rapport que des dépouilles sont conservées dans la morgue depuis plus de quatre ans. Interrogé le 2 novembre 2010 sur le sujet, le directeur Pierre Pauchard affirmait s'être montré « très réactif » après le rapport de l'ARS. « Des procédures de respect des règles de l'hygiène ont été mises en place et les travaux dans les locaux de la morgue vont se poursuivre en 2011 » , déclarait-il.