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Interview Dèyè mask : Fabienne Mathurin

Christelle Auguste / photos Kathryn Vulpillat franceguyane.fr 30.01.2012

Après le maire de Cayenne, Marie-Laure Phinéra-Horth, place cette semaine à Fabienne Mathurin-Brouard, maire de Saint-Georges de l’Oyapock. Celle qui restera la première femme élue maire de Guyane se révèle passionnée de danse et de carnaval, sans pour autant se classer au rang des Touloulou fanatiques.

«Le carnaval, la manifestation qui fédère la population»
 
TV Magazine : Dites-nous comment vit-on le carnaval à Saint-Georges ?
Fabienne Mathurin-Brouard : Toutes les communes de Guyane fêtent le carnaval, à leur façon. Pour ce qui est de Saint-Georges, tous les week-ends, il y a une animation portée par des associations. Le dimanche, les groupes défilent. Nous avons aussi ce que beaucoup de communes n’ont plus : les vidés, là encore, organisés par des associations avec la participation du Comité des carnavals de Saint-Georges (ndlr : environ trois vidés par saison carnavalesque). Et également ce que nous appelons une parade menée depuis quatre ans en partenariat avec le groupe Wanted de Kourou qui vient un week-end par saison animer un bal et défiler avec les groupes oyapockois. Nos voisins : la ville d’Oiapoque et Villa Victoria participent aussi à notre carnaval.
 
Des dancings, il n’y en a plus sur la commune ?
Malheureusement, non, depuis l’an dernier. Une association a essayé mais les personnes ne jouaient pas le jeu, du coup on a abandonné le masque à Saint-Georges pour les bals non parés-masqués mais sur de la musique carnavalesque. Remarquez le masque, en soirée, n’a jamais été une coutume à Saint-Georges de l’Oyapock, même si on pu le voir importé chez nous du littoral, par le passé. Ce que nous connaissions bien autrefois, et qui existe encore aujourd’hui, c’est ce que l’on appelle les soirées randé bouké qui ont précédé ces fameuses soirées galettes d’aujourd’hui (ndlr : avec du gros gâteau créole, puis une fève d’haricot). On les a connues au son du cha-cha et du tambour. Je peux vous dire qu’elles ont fait l’ambiance du vendredi au dimanche à Saint-Georges, avec leur phase préparative, festive et la prolongation, le dimanche. Elles se déplaçaient de maison en maison. C’est ce qui est resté véritablement à Saint-Georges de l’Oyapock.
 
Savez-vous d’où proviennent ces randé bouké ?
Je ne saurais vous expliquer. Ma tante qui a 85 ans, les a toujours connues. Lorsque j’ai été en âge d’y participer, je suis moi-même rentrée pleinement dedans. Ce que je peux vous en dire, c’est que ce n’était ni la couronne, ni la fève qui symbolisait le choix d’un roi et d’une reine mais un bouquet de fleurs. Le soir de la fête, celle qui l’avait reçu l’offrait à qui elle voulait. La nouvelle reine choisissait son roi et, à eux deux, ils organisaient une soirée, le week-end suivant. Ces soirées se font aussi sur invitation.
Ça favorise le vivre ensemble puisque dans ces fêtes, on choisit des enseignants, des médecins, des gendarmes, des douaniers… Vous pouvez ne pas aimer le bal paré-masqué mais apprécier cet amusement.
 
Sinon, vous avez tout de même connu les bals parés-masqués ?
Pas à Saint-Georges mais à Cayenne, oui.
 
Vous appréciez ?
J’adore danser. Maintenant, ce que j’aurais à dire concernant les bals parés-masqués c’est qu’à l’époque, il y avait un temps pour chaque chose. Moi-même, je les ai connus quand j’avais 27 ans parce qu’il n’était pas concevable qu’à 17 ans (ndlr : la majorité n’était pas à 18 ans mais 21 ans), on soit sous le masque à « piker ». Il y avait des étapes, pour les enfants et les plus grands qui avaient aussi leurs bals.
D’ailleurs ces soirées galettes, servaient à cela.
C’est là qu’on apprenait à danser en présence des parents mais à 21 heures, tout s’arrêtait pour les enfants. Les adultes prenaient la relève. Et oui, on n’allait pas aux bals des adultes comme cela, il fallait avoir près de 25 ans pour oser participer.
 
Pensez-vous qu’il faut une certaine maturité pour endosser l’habit du Touloulou ?
Tout à fait. Aussi, je dirais aux jeunes de prendre leur temps.
Et je peux vous dire que l’on peut faire de sacrées rencontres et de très mauvaises. Il faut pouvoir y faire face, car il y a de l’insécurité. Je connais un Touloulou mâture qui, un soir, a été alpaguée à son passage par un cavalier fortement imprégné d’une odeur de cannabis. Visiblement, c’était un cavalier chômeur. (Dans un long rire) Heureusement, Touloulou a pu se défendre mais je pense que si on n’a pas d’assurance, ça peut très mal se passer et cela peut-être encore plus risqué, si ça se produit sur un parking. Et ces Touloulou que l’on voit entrer et sortir de la salle. Je dis que quand Touloulou est à l’intérieur, Touloulou y reste et ne sort que s’il est accompagné de copines mais jamais seule. Ça va faire jaser, ça. (Elle rit) Ce que j’aime particulièrement, ce sont ces dix commandements du Touloulou. Si on veut réellement apprécier son carnaval, en y prenant du plaisir, chaque année, entre amis et aussi le faire découvrir à nos visiteurs, ils doivent être respectés à la lettre.

Faudrait-il revenir aux commissaires de bals d’antan qui s’assuraient par exemple qu’un Touloulou ne danse pas avec le même cavalier ?
Je ne sais pas si ces commissaires de bals pourraient régler les choses. Que pourraient-ils faire face à des personnes irresponsables et irrespectueuses ? C’est un problème de société qui se pose là. Je dis qu’une jeune fille de 17 ans, sous le masque, un jeune homme qui s’énerve parce qu’il tapisse et n’a pas la patience d’attendre, n’a rien à y faire, c’est sûr. Je pense surtout que celui qui devrait récupérer son diplôme d’université est celui qui le mérite et non pas tous les participants, sans condition, comme c’est le cas. Une chose est sûre, si nous voulons que ces bals perdurent, il faut imposer des règles, et vite, concernant l’alcool notamment, car je crois qu’il y est beaucoup dans la violence que subissent les Touloulou, et même la drogue.
 
Estimez-vous que « tapisser » pour un cavalier, cela fait partie du jeu ?
C’est un défi pour ces jeunes hommes, mais oui.
En discutant entre copains, ils se disent : « Toi t’a chômé, moi j’ai fait cinq danses, moi je danse mieux, je plais plus… Ça reste bien un jeu pour les adultes, en tout cas, mais on voit des débordements chez certains jeunes parce qu’ils ne se contrôlent pas.
 
Quel type de Touloulou seriez-vous ?
Je suis une personne qui n’abuse pas des bonnes choses. Je ne serai donc pas un Touloulou de tous les samedis soirs. Danser est un plaisir mais ce n'est pas vital.
 
Les soirées Tololo, vous ne les avez jamais pratiquées ?
Avant oui, aujourd’hui, non et cela ne me manque pas. En tant que personne publique, j’évite.
 
Trouvez-vous gênant de défiler dans les rues au regard de votre mandat ?
Défiler, non. J’ai plaisir à voir le maire de Kourou faire la parade du littoral et aussi défiler en groupe. Nous restons des êtres humains comme les autres, avec nos plaisirs, nos loisirs, nos passions. Mais les soirées Tololo, je n’y participe pas par respect pour moi-même, déjà, et pour la fonction que j’occupe. Je me suis fixée cette limite pour garder un certain respect vis-à-vis de la population. En revanche, je peux très bien me rendre dans une soirée privée sur invitation. Après, je laisse libre les autres collègues d’y aller ou pas.
 
La satire a presque disparu du carnaval. Qu’en pensez-vous ?
Je félicite les chansonniers qui osent encore faire de la satire et je les encourage, même. J’ai entendu Lexio’s chanter 73-74 (ndlr : les articles de la Constitution). Je peux vous dire que tout le monde rigole. Ça a permis à tout un chacun de mieux comprendre le jeu qui se faisait. Je dis que ces musiques satiriques reviennent et qu’elles permettent de dépasser toutes les fâcheries qu’il y a pu y avoir à cause de la politique ou autre et, de passer à autre chose. En politique, si on devait tenir compte de tout ce qui se dit et qui fait d’ailleurs partie du jeu, on serait déjà six pieds sous terre.
 
Quel est votre titre favori au carnaval 2011 ?
Bay mo mo mang de Rénato Décater (ndlr : interprète). Je suis de la génération Polina.
 
Soupe ou galette ?
Soupe, ça hydrate. La galette, ça donne soif.
 
Loup ou masque ?
Les deux mais, en galettes, sans le masque, je ne « pike » pas et je ne danse qu’avec mon époux, pour éviter les quiproquos.
 
Quel groupe de rue vous emporte particulièrement ?
Réno Band, c’est avec eux que j’ai eu l’occasion de faire un carnaval de rue (ndlr : Elle rit avec nostalgie). Avant, on n’y allait pas, comme cela. Si on n’était pas responsable, si on ne pouvait pas s’occuper du plus petit, si on ne rentrait pas à l’heure indiquée et je ne vous parle même pas de penser à boire…. Ce qui était magique avec ma mère, c’est que si on n’allait pas à la messe, c'était même pas la peine de demander pour aller au carnaval. Aujourd’hui, quand j'y vais c’est vraiment pour en profiter, danser. Et les meilleurs groupes pour moi sont ceux qui sont masqués et costumés.
 
Parce que vous dansez depuis les trottoirs ?
Ah oui. (Elle rit encore) Quel que soit le groupe qui défile : brésilien, créole, haïtien… Je ne vais pas assister à un spectacle. Je suis là pour danser et faire la fête.
 
Vous allez voir les cavalcades avec vos enfants (4 entre 20 et 11 ans) ?
Oui toujours mais, à mon grand regret, les grands ne participent plus, ne se déguisent plus. Ils deviennent spectateurs à l’adolescence, surtout quand ils sont partis en études à Cayenne.
Mais je déguise encore les petits qui sont batteurs dans un groupe. On voit leurs petits bras mais ils tapent, ils tapent. J’espère que grands, ils continueront.
Je leur dis que si tout le monde était spectateur, il n’y aurait plus de carnaval…
C’est vraiment la manifestation culturelle qui fédère l’ensemble de la population guyanaise, qu’on soit malade, en chaise roulante… On voit tout le monde bouger, à tout âge. C’est la magie du carnaval.
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24 mai 2012