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DOSSIER SPECIAL

Les Haïtiens de Guyane (2/4) Se dessiner une vie meilleure

Dossier réalisé par Karin Scherhag Lundi 28 Novembre 2016 - 15h08
Les Haïtiens de Guyane (2/4) Se dessiner une vie meilleure
A l'âge de 11 ans, Alizée a quitté Haïti pour rejoindre son père à Cayenne / photo KS

Fraîchement débarqués, ou Guyanais d’adoption depuis plus de trente ans, ils ont fui la misère, la violence, ou ont simplement choisi de mettre toutes les chances de leur côté pour se dessiner une vie meilleure. Pour ces femmes et ces hommes, la Guyane représentait un eldorado. La terre de tous les possibles. Entre espoirs déçus et rêves accomplis, plusieurs Haïtiens ont accepté de nous livrer leur histoire.

 
 
En Guyane, Alizée a appris à grandir
Mère de famille et assistante de direction accomplie, Alizée revient sur le parcours semé d’embûches qui l’a menée, enfant, jusqu’à Cayenne. Et même si les déceptions sont nombreuses, la jeune femme reste attachée à sa terre d’adoption.
Elle a choisi de garder l’anonymat. Son témoignage n’en perd pas pour autant de sa force. Nous l’appellerons donc Alizée. La jeune femme a 27 ans et est maman de deux enfants. Elle est née en Haïti, dans une famille de la classe moyenne. « On avait tout, on ne se souciait de rien. On avait du personnel pour s’occuper de la maison et des enfants. Ma mère possède un restaurant qui fonctionne bien, sa situation est stable. Je n’ai pas fui la misère. » Pourtant un jour, Alizée et sa petite sœur apprennent qu’elles vont devoir quitter leur pays, leur famille, leurs amis. « On nous a prévenues la veille. Ma mère nous a dit que ce serait mieux pour nos études. »
Les deux fillettes de 11 et 9 ans entament leur périple, seules. Objectif final : la Guyane, où leur père, qu’elles connaissent à peine, a posé ses valises après de nombreux voyages. « J’avais imaginé un endroit plus beau, plus riche, plus paradisiaque que chez moi. Sinon, pourquoi partir ? Quand nous sommes arrivées, j’ai pris une claque. Sur la route entre Saint-Laurent et Cayenne, je ne voyais rien d’autre que de la forêt. »
« Mon père est le cliché de l’étranger »
Les fillettes s’installent chez leur père. Et déchantent aussitôt. « Nous avons grandi à Thémire, dans une maison insalubre où il n’y avait pas toujours à manger. Mon père, alcoolique, est le cliché de l’étranger qui profite des aides. Mais ça a forgé notre caractère : on voulait prouver de quoi on était capable. »
Alors Alizée et sa sœur s’accrochent. Après un bac comptabilité et un BTS assistante de manager, l’aînée obtient un poste d’assistante de direction dans une association. La cadette est aujourd’hui à Strasbourg où elle suit des études de médecine.
Des parcours brillants qui n’effacent pas les blessures. « J’ai toujours senti que je n’étais pas chez moi. J’étais la seule Haïtienne de ma classe, je n’avais pas beaucoup d’amis. Je vivais dans une société qui n’était pas la mienne, je n’avais pas de repères, j’étais loin de ma mère. Ça a été dur. Mais finalement, ça m’a servi parce qu’en Haïti, j’étais un enfant roi. »
Les difficultés sont malgré tout toujours présentes. « Parfois, j’ai l’impression qu’on (les Haïtiens, ndlr) n’est pas humain. Il suffit d’aller à la préfecture pour s’en rendre compte. Les gens pensent qu’on ne comprend pas le français alors ils crient pour s’adresser à nous. Et puis je n’ai toujours pas obtenu une carte de séjour de dix ans. Je dois donc refaire les mêmes démarches tous les ans. Je remplis pourtant toutes les conditions : j’ai fait mes études ici, je travaille ici… Je ne comprends pas. Ma meilleure amie est partie en Métropole : au bout d’un an, elle recevait son titre de dix ans. On me demande souvent pourquoi je reste ici. Parce que j’aime la Guyane. Mais je suis triste de voir le climat qui règne en ce moment. J’espère que les gens vont vite retrouver leurs esprits et que la population va s’unir. »
 
 
 
Micheline savoure ce « bouillon d’awara de cultures »
Partie d’Haïti il y a huit ans pour fuir le climat d’insécurité, Micheline Pé-Pierre a été séduite par la diversité ethnique et culturelle de la Guyane.
Le mois dernier, Micheline Pé-Pierre a fêté ses huit ans de vie guyanaise. Et jusqu’à présent, « je me sentais bien accueillie. J’étais comme chez moi », raconte-t-elle. Un sentiment de bien-être mis à mal par un simple SMS. « J’ai reçu un message haineux d’un numéro qui n’était pas dans mes contacts. Je lui ai répondu qu’il n’avait pas conscience de ce qu’il faisait tourner. Je n’ai plus eu de nouvelles. Peut-être que cette personne ne savait pas lire, tout simplement (rires). J’ai gardé le message car je ne désespère pas de retrouver son auteur. »
Micheline vit à Saint-Laurent depuis trois mois / photo DR -

Née en Haïti il y a quarante-six ans, c’est là-bas qu’elle rencontre son mari. Lui est Belge et ils s’installent ensemble à Pétionville (ouest). En 2008, leur vie bascule. « Le pays était instable politiquement et les kidnappings se multipliaient. Tout le monde se sentait menacé, se souvient Micheline. Des élèves se faisaient enlever à la sortie de leur établissement et on réclamait des rançons à leurs parents. J’étais prof et ça m’a fait flipper. »
"Je crains que ça dégénère"
Le couple décide alors de quitter Haïti et rejoint la Belgique. « Mais on n’est resté que quelques mois car je ne supportais pas le climat. »
Nouveau déménagement, pour la Guyane cette fois. « On savait que la population était multi-ethnique, multi-culturelle. C’était tellement riche. C’est pour ça qu’on a choisi la Guyane. »
Huit ans plus tard, l’image reste intacte. « On est dans une sorte de bouillon d’awara de cultures », aime-t-elle à répéter. Mais Micheline est aussi consciente du climat de tension qui règne en ce moment. « Je crains que la situation dégénère. Et ce sont les enfants qui vont en souffrir. » Assistante d’éducation dans un collège de Saint-Laurent, elle n’hésite pas à sensibiliser les élèves. « Beaucoup sont Haïtiens et il ne faut pas qu’ils se sentent mal par rapport à tout ce qui se dit. On entend que les Haïtiens viennent ici pour faire du vaudou, prendre nos jobs, nos mecs… Ce sont vraiment des ignorants qui parlent comme ça. Mais ce n’est pas ce qui va me décourager de rester. »

 
Destins croisés

/photo KS -

Nous les avons rencontrés à l’Ofii (Office français de l’immigration et de l’intégration), à Cayenne. Tous attendaient un rendez-vous, avec l’espoir de régulariser leur situation. Mais ils ont pris le temps de se raconter. Et de prendre la pose, pour incarner la nouvelle génération d’Haïtiens de Guyane (notre photo de Une). Ils ont entre 20 et 34 ans et sont arrivés il y a quelques mois. Madeline et Watson (avec le tee-shirt gris) sont les plus jeunes. Et rêvent d’étudier. « En Haïti, l’école coûte très cher et nos familles ne pouvaient pas payer », racontent-ils. Fedner, le plus âgé (à gauche de la photo), a laissé sa femme et ses quatre enfants en Haïti pour travailler. Il a appris ensuite que l’ouragan Matthew avait détruit sa maison et que sa famille avait trouvé refuge chez des voisins. « J’ai peur », confie-t-il. Fritz (à droite) et sa femme ont d’abord vécu au Brésil, à Santa Catarina. Ils y sont restés deux ans et sept mois. Avant d’émigrer en Guyane. « Je voulais que mon enfant naisse ici », avoue-t-il. Frédly est donc né à Cayenne il y a un mois à peine.

Le parcours de Vladimir (au centre) est bien différent. Membre du PHTK, le parti de l’ancien président Martelly, il est menacé de mort. « Un de mes frères a été tué à cause de moi », dit-il. Sa mère met alors de l’argent de côté pour lui faire quitter le pays. « Le voyage a coûté 2 800 euros rien que moi. Entrer en Guyane a été très difficile, il a fallu que je me cache alors qu’on avait payé si cher. » Le jeune homme, diplômé en génie civil, espère pouvoir travailler et faire venir sa femme et ses deux enfants.
 
 
 



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