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Une volonté commune de « se prendre en main »

Stéphanie BOUILLAGUET / Arnaud SAINT-MAXENT France-Guyane 18.03.2011

L'isolement et la perte des repères traditionnels sont, entre autres, à l'origine du mal-être qui touche les communautés amérindiennes (photo d'archives)

Amérindiens de l'intérieur et du littoral, ils réagissent à la vague de suicides qui touche les communautés amérindiennes.

Mardi après-midi, une nouvelle fois, le Haut-Maroni apprenait le suicide de l'un de ses enfants. Un jeune Amérindien de 28 ans qui vivait à Antecume-Pata, père de trois enfants, sans travail. Le chanteur de reggae David Khana, le « Wayana boy » du Maroni, le connaissait bien. Hier, il nous disait vouloir composer une chanson « en wayana, en français et en taki- taki » pour parler de ce mal-être : « Tout le monde pourra l'écouter, la comprendre » .
Depuis le début de l'année, quatre Amérindiens se sont donné la mort ; deux sur l'Oyapock, deux sur le Haut-Maroni. Une tendance qui repart malheureusement à la hausse ces derniers mois. Plusieurs Amérindiens oeuvrant dans le domaine associatif comptaient venir sur le Haut-Maroni au mois de juillet pour lancer une campagne de prévention sur la drogue, l'alcool et les tendances suicidaires. La tournure des événements les a convaincus qu'ils devaient avancer la date de leur voyage. « On n'a pas encore fixé de date, mais on réfléchit. Et on doit réfléchir vite, explique Alain Mindjouk, président de l'association Prévention santé, à Iracoubo. On se réunit entre nous, Amérindiens. Car si on ne se prend pas en main, on ne va jamais s'en sortir » . L'objectif de ce déplacement (financé par leur propre argent) est de sensibiliser les habitants aux conduites addictives, mais aussi de parler de l'identité amérindienne : « Nous voulons réunir les habitants pour parler de notre identité, nos valeurs, pourquoi on boit, on se drogue, pourquoi on se suicide. Nous voulons leur redonner de la dignité ; il faut être fier d'être Amérindien. »
« Prendre le problème dans sa globalité »
Cette réflexion communautaire, Alexis Tiouka l'appelle de ses voeux : « Les communautés amérindiennes du Canada ont été confrontées au même problème et elles se sont prises en charge, lance l'adjoint à la mairie d'Awala-Yali- mapo. Nous devons prendre le problème dans sa globalité en mobilisant les professionnels et que les communautés jouent leur rôle. » Si la commune de l'embouchure du Maroni est moins touchée aujourd'hui par le suicide, elle souhaite créer des échanges, des passerelles entre les communautés. « Nous avons proposé une collaboration avec la municipalité de Camopi, explique Alexis Tiouka. Le maire, René Monerville, a donné son accord et nous allons organiser des dialogues, des échanges sur les raisons du suicide et le mal-être qui règne dans nos communautés. Ensuite, nous pourrons faire des propositions communes. »
Mais au-delà des réflexions communes, Alexis Tiouka regrette les freins qui empêchent les initiatives personnelles dans les villages de l'intérieur (notamment la zone d'accès réglementé, lire notre prochaine édition). « Les jeunes qui souhaitent se former n'ont pas accès à la mission locale, ils ne savent pas comment s'y prendre, il faut décentraliser ce genre de service public. C'est important pour qu'après leur formation, les jeunes retournent dans leur communauté avec un projet de développement. » Certains jeunes tentent quand même de sortir de ce marasme en créant une association, c'est le cas à Antecume-Pata. C'est aussi le cas à Taluen où l'association Kalipo, qui a oeuvré à la construction du nouveau tukusipan, propose des formations artisanales aux habitants. Sur le Haut-Oyapock, à Trois-Sauts, des jeunes ont demandé l'ouverture d'une sorte de comptoir pour vendre leurs productions aux touristes. Mais mobiliser les bonnes volontés n'est pas toujours facile.
À Elahé, Akawïpin Apina a fondé avec d'autres l'association Kupun Kohmé Heitei il y a quelques années. Elle vit aujourd'hui à Saint- Laurent et regrette que personne n'ait vraiment pris le relais dans le village : « Cette année, l'association est en veille car étant enceinte, je préfère rester sur le littoral où je travaille. Les jeunes ont du mal à venir d'eux-mêmes dans l'association, il faut toujours être là avec eux. Ils manquent de confiance en eux et du coup ils ne font pas grand-chose d'eux-mêmes. »
- LEUR AVIS
ALAIN MINDJOUK, président de l'association Prévention santé, à Iracoubo : Perte de l'identité
Physiquement, physiologiquement, nous tenons moins l'alcool que les autres. Ça agit sur le mental et le physique. Les habitants des communes du fleuve sont aussi très isolés. Il n'y a pas d'infrastructures, pas d'activités. Et puis, il y a une perte de l'identité, on ressent qu'il n'y a pas de fierté à être Amérindien, pourtant, nous avons beaucoup de valeurs. Nous, on s'est engagé tout seuls, personne ne nous a poussés. Il faut créer un groupe d'Amérindiens qui veulent aider leur peuple. Il faut encourager les jeunes à étudier, à rétablir leurs droits.
FLORENTINE EDOUARD, présidente de l'Onag : Les mesures ne suffisent pas
J'ai l'impression qu'il y a une volonté pure et simple de ne pas s'occuper de ce problème. Je suis très en colère de voir qu'on nous considère encore comme des sauvages, comme si nous n'avions pas d'âme, pas d'esprit. Les dix mesures annoncées par la préfecture n'impactent pas le Haut-Maroni. De toute façon, elles ne suffisent pas. Il faut ouvrir des centres de santé, il faut des médecins sur place. Et puis il faut redonner leur rôle aux autorités coutumières pour remettre de l'ordre dans les communautés.
FRANCK APPOLINAIRE, chargé de communication à la mairie d'Awala-Yalimapo : Il faut que le jeune soit entouré
Les jeunes des villages isolés qui vont en ville sont fascinés. Ils se rendent compte que la vie peut être différente ailleurs. Ils sont déboussolés quand ils rentrent dans leur village, où il n'y a pas d'internet, pas grand-chose comme loisirs. Il faut donc que le jeune soit bien entouré, que les passerelles entre les générations soient solides. Aujourd'hui, les autorités coutumières sont âgées, et dépassées par les attentes et les préoccupations de leur propre jeunesse.
AKAWAÏPIN SEITH, trésorière de Kupun Kohmé Heitei, association d'Elahé : L'alcool premier responsable
Pour moi, l'alcool est le premier responsable. De plus en plus de jeunes quittent l'école et ne font plus rien. L'ennui et le manque d'avenir les amènent à boire. De plus en plus de filles aussi. Ils sont de moins en moins intéressés par leur patrimoine, ils sont toujours habillés à l'américaine. Moi, je leur dis : « On restera toujours des Amérindiens et on restera toujours en forêt. » Mais eux me répondent : « De toute façon notre vie est foutue, on ne va bientôt plus exister. »
- Repères
- Une tendance à la hausse
Depuis le début de l'année, on déplore quatre suicides d'Amérindiens vivant sur l'Oyapock ou le Maroni. Sur le Haut-Maroni, une étude a comptabilisé 16 suicides entre 2000 et 2006, pour une population de moins de 1 000 habitants. Sur l'Oyapock, la gendarmerie de Camopi nous avait fait savoir en novembre dernier, après le suicide d'un collégien, qu'elle avait recensé onze suicides depuis dix ans dans la commune. Depuis, il faut malheureusement en rajouter deux.
- De profondes mutations...
Déjà, fin 2003, Brigitte Wyngaarde relevait plusieurs pistes de réflexion sur le suicide lors d'un colloque. Elle expliquait que le suicide dans les villages traditionnels wayana se produisait très souvent « dans un contexte de fête » . Selon elle, « le motif (du passage à l'acte, ndlr) est souvent dérisoire » , et pointait du doigt l'exclusion que subissent les Amérindiens, le contexte d'éloignement et d'isolement des villages. Elle soulignait également les profondes mutations engendrées par la politique sociale de l'État (allocations, RMI...), la paupérisation croissante des villages et le désarroi de la jeunesse.
- À quand un suivi ?
Marie-Anne Sanquer, médecin en santé publique à l'Agence régionale de la santé, nous a précisé hier qu'une réflexion était entreprise au sein de l'ARS pour mettre en place un Observatoire des conduites suicidaires. Il permettrait de recueillir des données, de tenter de comprendre des éléments de contexte et peut-être des facteurs explicatifs.
- Rodolphe Alexandre sur place
Dans un communiqué, le président de Région annonce qu'il se rendra à Antecume-Pata aujourd'hui « afin d'accompagner la famille et les proches du défunt dans ce moment particulièrement douloureux » .
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22 mai 2012