« On n'a besoin de rien, ni de personne »
Guillaume AUBERTIN / Armando BRETAUDEAU
France-Guyane
05.03.2010
Les cabanes sont faites de bois et de tôles. (GA)
Dans les marécages de la zone Collery, de nouvelles habitations spontanées continuent de voir le jour. Au bout d'une passerelle en bois défoncée, vivent en toute tranquillité deux familles brésiliennes qui ont investi ce qu'ils appellent « l'ilha de Patmos » . Visite guidée
« Seja bem vindo a ilha de Patmos » Le message de bienvenue est accroché à un arbre, au bout d'une passerelle en bois branlante d'une centaine de mètres. Derrière ces quelques bouts de tôle rouillée qui font office de clôture s'ouvre « l'ilha de Patmos » , une petite presqu'île boisée, perdue dans les marécages de la zone Collery. « Ici, on est tous évangélistes, alors on a choisi l'île de Patmos en référence à la Bible » , éclaire une Brésilienne d'une cinquantaine d'années, occupée au nettoyage de sa terrasse. C'est sur cette île, située au large de la Grèce, que se serait retiré Saint-Jean, vers 95 après J.-C., pour écrire le dernier livre du Nouveau Testament : l'Apocalypse. Pourtant, les feuilles de palmiers qui chantent avec le vent et les balançoires qui dansent avec les enfants semblent bien loin de la prophétie de l'apôtre.
Poules de garde
L'endroit est d'un calme incroyable. Et d'une sérénité troublante. Ici, ce sont les poules et les canards qui montent la garde, aidés par un couple de chiots boiteux. Même s'il a fallu un peu déboiser pour planter quatre cabanes faites de bois, de briques et de tôle, le site reste relativement bien préservé. Autour des maisons, quelques fruits et légumes sont cultivés. « On a de l'ananas et des papayes, des haricots et des pommes de terre, et aussi du piment » , énumère Gil, un maçon de 29 ans en train de bricoler un scooter. « Ici, on a besoin de rien ni de personne » , sourit-il.
Chasse aux caïmans
Une douzaine de personnes - ainsi qu'une famille de paresseux - vit dans ce petit coin de « paradis » réaménagé, pourtant sans eau ni électricité. Deux puits ont été creusés et permettent de remonter chacun environ 500 à 600 litres d'eau par jour. « Suffisant » , pour José, la soixantaine bien portée, qui vit lui aussi de petits boulots dans le bâtiment et gagne « environ 1 000 euros par mois » . Pour faire tourner les machines à laver et faire fonctionner la télé reliée au satellite, rien ne vaut un bon vieux groupe électrogène. Et la nourriture ? Elle est à portée de fusil. « Mon père, il tue des cabiais » , indique fièrement Gabriel, du haut de ses 7 ans. « Regarde le bateau, poursuit-il en pointant du doigt une petite barque qui a visiblement fait son temps, on la prend pour aller pêcher les poissons et les caïmans. Mais en ce moment, il n'y a pas beaucoup d'eau » .
Carcasses oubliées
Ici, tous les enfants sont scolarisés. Les parents, issus de deux familles brésiliennes originaires de Macapá, se sont installés sur la presqu'île il y a trois ans. « En face, il y a trop de monde » , explique José, au sujet du quartier spontané qui est en train de fleurir de l'autre côté de la passerelle, au bord des marécages qui longent la zone Collery Est. 50 à 100 personnes vivraient là, au milieu des carcasses de voiture oubliées qui traînent un peu partout.
Descentes de police
José n'échangerait son île de Pat- mos pour rien au monde. Gil non plus. D'ailleurs, « la police est déjà venue nous voir » , confie-t-il sans détours. « Tant qu'il n'y a pas de problème, c'est bon, on peut rester là » . Mais quand la Paf débarque, c'est une autre histoire. Plus habitué aux descentes de la Police aux frontières qu'à la venue de journalistes, un petit garçon de trois ans n'ose pas montrer le bout de son nez, caché derrière la palissade de sa maison. « Dès qu'il voit quelqu'un arriver, il pense que c'est la Paf » , explique sa grand- mère, un sourire en coin.
Deux familles se sont installées sur la presqu'île il y a trois ans (GA)