En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de Cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt.
Pour en savoir plus et paramétrer les cookies, cliquez ici. X Fermer
  • S'abonner aux flux RSS de France-Antilles.fr
  • Partager cet article sur Facebook
  • Partager cet article sur Twitter
  • Partager cet article sur LinkedIn
  • Partager cet article sur Google +

L'inauguration du pont en cinq actes

R.F. Lundi 20 mars 2017
L'inauguration du pont en cinq actes
La marche des officiels sur le pont, main dans la main (RF)

Samedi 18 mars 2017, midi. La très annoncée inauguration du pont sur l'Oyapock s'est déroulée, autour d'officiels des deux pays (surtout brésiliens : 18 0 personnes) ; sous les objectifs et caméras de près de 80 journalistes (55 rien que pour le Brésil) ; sous la surveillance d'un important dispositif policier des deux rives et sous les yeux de quelques civils.

Au moins 400 personnes étaient réunies samedi sur l'ouvrage qui enjambe l'Oyapock pour son inauguration. La cérémonie a débuté par les hymnes nationaux, joués par une école de musique de l'Amapá. D'abord le brésilien, longuement et patriotiquement chanté ; puis le français, dans une version beaucoup plus courte et aux paroles à peine prononcées dans certaines bouches. Le traditionnel coupé de ruban a suivi. Sous le même petit chapiteau encerclé par la foule qui, en plus de se bousculer pour les images, s'est bousculée pour un morceau de ruban. Tout le monde réclamait son souvenir. Main dans la main, tous les officiels ont ensuite avancé jusqu'au côté français, sourire aux lèvres, avant d'attaquer la (très longue) séance de discours. Avec une traduction partielle et compliquée, chaque élu a insisté à tour de rôle sur l'amitié franco-brésilienne et le caractère historique de la journée. Certains se sont prêtés au jeu du bilinguisme, glissant leur petite réplique en portugais ou français.
« LE DÉVELOPPEMENT DE LA GUYANE SE FERA À L'EST »
Antônio Waldez Góes da Silva, gouverneur de l'Amapá, a voulu rassurer la France sur l'avancée des infrastructures brésiliennes : « Il ne manquera pas de recours pour conclure notre poste de douane. Nous nous attaquons aussi à la BR 156 (lire ci-contre). » Il a notamment indiqué que la prochaine commission mixte transfrontalière, débattra du nom du pont.
Se disant « muito feliz de estar a qui (très heureux d'être ici, ndlr) » , le président de la CTG a souhaité que ce pont développe la fraternité, l'amitié, les échanges culturels et économiques. « Le développement de la Guyane se fera non pas à Cayenne mais à l'Ouest et à l'Est » , a complété Georges Elfort, invitant aussi les entreprises à « s'accaparer » de cette opportunité économique et appelant les Guyanais à « arrêter de refuser le développement » .
« LIBÉRER LA CALABRESA »
Deux (cocasses ?) déclarations du préfet ont marqué son discours : « J'espère que les Brésiliens viendront boire notre bon champagne, déguster notre foie gras et se parfumer avec le meilleur parfum du monde, le Chanel 5. » Humour ou premier degré, difficile à déceler. S'il a fait sourire quelques-uns, ce commentaire n'a pas été du goût de tous. « On est sur l'Oyapock, pas à Paris! » glisse un Oyapockois, qui a préféré applaudir le discours des Brésiliens invitant à leur tour les Guyanais à venir découvrir leurs plats typiques, beaucoup plus amazoniens (tacacá, maniçoba...). « Avec la libération du pont, on va libérer la saucisse calabresa! » s'est aussi amusé le préfet, laissant entendre travailler à plus de flexibilité réglementaire. Applaudissements et enthousiasme général.
Sans donner d'échéance ni de précision, les parlementaires français se sont engagés à lever les obstacles restantes pour une traversée en toute quiétude et pour tous. Le sénateur Patient a notamment fait allusion à la suppression des visas (lire en page 7). » Nous avons plus de similitudes que de différences. Que les querelles du passé restent au passé. Prenons exemple sur nos frères amérindiens qui vivent sur ce fleuve depuis des lustres » , a lancé le sénateur Randolfe Rodrigues.
(RF)
Cinquième acte. L'inauguration s'est conclue par une danse d'inspiration amérindienne, présentée par le Brésil, puis un lérol et un kasé kò par le groupe Katrépis, avant un buffet. (RF)
Le préfet a invité des chefs coutumiers des deux rives à s_exprimer. Lui, comme le sénateur Rodrigues, ont insisté sur l'importance de ces hommes et femmes, premiers protagonistes des échanges sur ce fleuve. « Nous voulons dire que nous existons! » a lancé RogerLabonté (à droite), chef palikur de Saint-Georges. (RF)
De nombreux Oyapockois sont venus assister à l'inauguration. C'était le bal des slefies sur le pont. (RF)
Perspectives économiques : le Brésil voit grand
Le gouverneur Antônio Waldez Góes da Silva livre sa vision du potentiel développement économique des deux régions. « La Guyane et l'Amapá ne seront pas les seules bénéficiaires directes de cette ouverture. La France et le Brésil aussi. Chacun a des potentialités que n'a pas l'autre.
Si nous on peut offrir commercialement dans un secteur, la Guyane le peut dans un autre. Culturellement, on a un calendrier culturel à vendre aussi, pas seulement notre carnaval, mais les quadras juninas, les batuques... Le potentiel touristique est fort, poursuit le gouverneur. Aussi, aujourd'hui, l'Européen qui veut se rendre en Amazonie gaspille plus de temps et plus d'argent en passant par São Paulo. Ce couloir touristique Europe-Guyane-Brésil peut bénéficier énormément à notre plateau!
Il y a aussi la question maritime. On envisage un terminal. De nombreux pays au sud-ouest du Brésil, qui doivent acheminer de la marchandise sur d'autres continents pourront passer par nous. Aujourd'hui, pour livrer Rotterdam par exemple, les entreprises brésiliennes gaspillent des millions. Le temps d'attente sur les routes et les ports est très long et coûteux... C'est ça notre stratégie! »
PLUS D'INFOS
Ouverture aujourd'hui
Le pont est ouvert dès aujourd'hui à la circulation. Mais pour les particuliers seulement. Nul ne sait à partir de quand transporteurs et bus pourront le traverser également. Pas pour tout le monde donc et pas tout le temps. Notez les horaires : 8 heures - midi et 14 heures - 18 heures, au rythme des douanes. Jusqu'à quand ? « Jusqu'à nouvel ordre, répond le préfet. Nous avons installé une commission mixte sur les transports professionnels de passagers et de marchandises. Nous avons associé les syndicats de transporteurs, français et brésiliens, à nos travaux. Nous n'avons pas les mêmes réglementations en matière de d'assurances, sur la façon de transporter les gens, les garanties données aux passagers, la façon de faire des contrôles quand on passe la frontière... Tout ça ne va pas prendre très longtemps » , rassure Martin Jæger.
La douane brésilienne bientôt prête ?
Si douane et Paf sont opérationnelles côté français, au Brésil les choses traînent encore. « D'ici l'été notre poste douanier sera prêt » , assure le gouverneur de l'Amapá.
La route finie dans deux ans
Longue de 670 km, la BR 156 qui traverse l'Amapá et relie le pont à Macapá, n'est toujours pas entièrement bitumée. Des images récentes de bus embourbés ont une nouvelle fois circulé sur les réseaux sociaux. « Il reste 112 km à couvrir » , confirme le gouverneur. Il informe que l'ordre de reprise des travaux va être donnée le 27. « En 2019 elle sera totalement terminée. »
Le pont sur l'Oyapock ouvert
Il est ouvert à la circulation dès ce matin. Vingt ans après avoir été imaginé, près de dix ans après avoir été entamé, six ans après sa livraison, des reports successifs et 40 millions d'euros plus tard (hors infrastructures et aménagements autour), le pont qui relie la France au Brésil était inauguré samedi, sans présidents ni ministres.
Remous diplomatiques
Samedi, l'inauguration du pont n'était pas « royale » , contrairement à ce qu'annonçait quelques jours plus tôt le préfet. Pas de ministres présents. Le temps était gris, chaud et nuageux, à l'image, semble-t-il, des relations diplomatiques entre Brasilia et Paris.
Quatre présidents se sont rendus sur la frontière oyapockoise (en 1997 et 2008) pour annoncer la construction du pont puis le lancement des travaux. Pas pour son inauguration.
Pas de ministres non plus. Ségolène Royal, qui devait être présente, a quitté la Guyane vendredi soir, évoquant des dossiers urgents à régler à Paris et soulignant surtout le fait que le ministre des Affaires étrangères brésilien n'ait pas pris la peine d'accepter l'invitation. La presse brésilienne n'a pas manqué de souligner l'absence du ministre déjà en milieu de semaine, évoquant des tensions diplomatiques. « C'est évident pour moi qu'il y a eu un énorme embarras, commente le sénateur Randolfe Rodrigues. L'idéal aurait été que l'inauguration soit complète, avec les douanes brésiliennes prêtes, inaugurées... que l'inauguration ait lieu une fois que les poids lourds et bus seront aussi autorisés. Aujourd'hui, c'est une inauguration partielle. Et des questions restent à résoudre. J'ai toujours défendu inconditionnellement le travail mené par la France pour que ce pont soit prêt et critiqué les autorités de mon pays. » Pour le Brésilien, il y a eu « clairement une pression des Français et de Mme Royal » pas appréciée par Brasilia. Mardi déjà, le chancelier (le ministre des Affaires étrangères, ndlr) m'a informé qu'il ne viendrait pas. Il ne m'a pas exposé de façon limpide ses raisons mais, pour moi, c'est évident que l'intérêt du gouvernement brésilien était une inauguration totale et non partielle. »
LES PRÉSIDENTS SUR LE PONT AVANT LA FIN DE L'ANNÉE
« Non pas du tout, il n'y a pas eu de pression, infirme Martin Jaeger. À la dernière commission, nous nous étions dits que nous allions inaugurer avant la fin du mois de mars. Ça se fait comme prévu. » Le gouverneur de l'Amapá arrondit lui aussi les angles, parlant d'une « première étape avant une ouverture totale, vingt-quatre heures sur vingt-quatre » . Mieux, il promet la venue des présidents des deux pays sur le pont, avant la fin de l'année, lors de l'inauguration « totale » .
Selon lui, si le ministre brésilien était absent, c'est simplement à cause d'une organisation difficile. « On a eu un changement au sein du ministère des Affaires étrangères : José Cerra est parti à cause de problèmes de santé et Aloysio Nunes a repris les fonctions. Il y a eu un hiatus de quasiment un mois entre le départ de l'un et l'arrivée de l'autre. Il s'agit simplement de ça. Le reste n'est que spéculation. »
R.F.
En février 2008, Luiz Inácio Lula da Silva et Nicolas Sarkozy se sont retrouvés à Saint-Georges aussi, face à la maquette du pont (photo d'archives)
Suppression des visas ?
C'est un autre sujet qui contrarie Brasilia. Pour le préfet Martin Jaeger, il n'est toujours pas question d'une abolition des visas. Mais plutôt de faciliter davantage leur délivrance. « D'abord, il faut savoir que nous avons déjà supprimé les visas sur certains déplacements des Brésiliens, pour de courts séjours ou pour aller à Paris avec une escale à Cayenne, souligne-t-il. Nous continuons à observer la façon de travailler sur ces questions. Ce que nous essayons, c'est de trouver pour le moment le meilleur moyen pour que les hommes d'affaires, ceux qui ont des métiers rares, qui font des échanges sportifs, étudiants, universitaires, etc. puissent circuler sans difficulté. » Il insiste : « Le visa n'est pas un empêchement de circuler, c'est une protection. C'est normal qu'un tout petit territoire, face à un très grand territoire, puisse dans une certaine mesure réglementer les passages sur son territoire. Le Brésil compte 200 000 millions d'habitants ; nous, nous sommes 250 000! »
Les piroguiers manifestent dans l'indifférence
(RF)
Les piroguiers brésiliens, qui assurent la traversée d'une rive à l'autre, se sont invités à l'inauguration. Sifflets en bouche et banderoles en main, une vingtaine d'entre eux a manifesté debout sur des pirogues, sous le pont. La manifestation a débuté à l'arrivée de la délégation brésilienne. Pas un regard et pas un mot des autorités qui ont suivi le protocole d'inauguration de A à Z.
Interrogé, le sénateur de l'Amapá Randolfe Rodrigues, qui prépare justement un projet de loi les concernant, indique : « On doit encore approuver ce projet et une fois qu'il sera approuvé c'est le gouvernement brésilien qui va réglementer les choses. Il est étudié en CAE (commission des affaires économiques), nous espérons l'adopter avant juillet. » Le projet prévoit une indemnisation pour l'investissement matériel (estimé à près de 4 millions d'euros par les piroguiers) et une aide financière sur une durée non déterminée, le temps d'une reconversion. Les taximen du fleuve s'estiment mis à l'écart. « On n'a jamais été consulté. » Ni même accompagnés ou informés. « À qui profitera le pont ? Qui s'occupera de nous ? » questionne l'une de leurs banderoles. Près de 150 piroguiers et familles vivent de cette activité. Soit pas loin de 800 personnes. « Les plus petites familles sont composées de trois ou quatre personnes. Chez moi, nous sommes cinq, s'inquiète Josanni Perreira Souza, trésorier de la coopérative. Rien que ma pirogue, qui n'est pas l'une des plus chères, vaut 60 000 reais (18 100 euros). Ensuite, on a besoin d'au moins 2 500 reais (750 euros) chaque mois pour faire nourir notre foyer. Et on paie des impôts! L'impact va être immédiat et très important. On va commencer par perdre 40% de nos ressources et 70 à 90 à terme. Le pont est aujourd'hui ouvert aux particuliers : ce sont eux justement notre ressource première. Ça fait plus de dix que je vis de ça. Certains sont ici depuis quarante ans ou plus! Moi, je me prépare à devenir chauffeur, mais beaucoup ne savent faire que ça. »
R.F.
Quand Karam et Capiberibe proposent le pont
L'histoire du pont a doucement émergé en 1995. Le gouverneur de l'Amapá de l'époque, João Capiberibe se souvient : « Je débutais mon mandat et je venais à Cayenne pour un colloque. C'est là que j'ai échangé avec Antoine Karam. On s'est vite rapproché et engagé à travailler main dans la main pour lancer une coopération transfrontalière. En 1996,au renouvellement de l'accord de coopération Brésil-France, nous y avons inscrit la clause n°6 qui a permis la coopération régionale. Dès lors, on a créé la commission mixte transfrontalière (CMT). En 1997, on s'est retrouvé ici, à Saint-Georges, avec les présidents Cardoso et Chirac (photo) et là on a officialisé l'idée de la construction d'un pont et d'autres projets. » Vingt ans plus tard, João Capiberibe se dit ému de voir se concrétiser ce projet. « J'ai toujours cru en cette coopération et au fait qu'il n'existe pas de frontières physiques, ce sont des inventions amenées à disparaître. Pour moi, le pont contribue à les faire effacer dès aujourd'hui. »
(photo d'archives)

Pour transmettre un commentaire, merci de vous identifier (ou de vous inscrire en 2min)

Mot de passe oublié?
Inscription express
Aucun commentaire