Retrouvez ici l'intégral du discours présidentiel et la vidéo ici.
La sortie du RER donnant sur le jardin du Luxembourg était fermée et les 1 500 personnes attendues hier pour la commémoration de l'esclavage, de la traite et de leurs abolitions, ont dû passer un filtre digne de celui d'un aéroport international. Vigipirate niveau rouge oblige.
Mais toute cette sécurité signait surtout le retour du président de la République pour cette cérémonie à laquelle il n'a participé que deux fois depuis qu'il est à l'Elysée, la dernière remontant à trois ans. Et pour cette dernière avant la présidentielle de l'an prochain, on a fait les choses en grand!
Short cut, après sa réalisation brillante autour d'Aimé Césaire, le 6 avril dernier, au Panthéon, a signé la scénographie. A droite de la scène, où ont pris place des chanteuses de Fanm ki ka (avant l'intervention du président), des documents d'archives sur l'esclavage étaient exposés, commentés par le comédien Greg Germain à Nicolas Sarkozy. A gauche, encore recouverte d'un drapeau, une stèle.
Au premier rang, les ministres Alain Juppé, Patrick Ollier, Marie-Luce Penchard, François Baroin et Frédéric Mitterrand, les deux présidents des assemblées parlementaires, Maryse Condé, Françoise Vergès, Christiane Taubira, Serge Romana et encore Jean-Pierre Rafarin. Derrière, les anciens ministres (Estrosi, Girardin, Stirn, Perben...), les parlementaires d'Outre-mer.
On a pris soin de placer la députée guyanaise Chantal Berthelot entre Gabrielle Carabin et Lucette Michaux-Chevry, les deux « ennemies » guadeloupéennes... François Bayrou, Jean-Claude Gaudin, Christine Kelly, Axel Urgin, Claudy Siar, Jean Arthuis, Henri Guaino (dont on a senti le phrasé dans le discours présidentiel) étaient aussi là.
Michelle Alliot-Marie et Christian Blanc, comme pas mal d'autres personnalités, étaient prévues, mais ont fait défection. « On va faire descendre des gens des tribunes » , a lancé un membre du protocole.
Quand le président est arrivé, accueilli par Françoise Vergès et Christiane Taubira, il y a eu quelques rares applaudissements. Beaucoup moins que lorsqu'il a achevé de prononcer un discours qui a arraché des larmes à l'auteur de la loi Taubira.
Après avoir dévoilé la stèle qui rend hommage « aux esclaves des colonies françaises qui ont contribué à l'universalité des droits humains et à l'idéal de liberté, d'égalité et de fraternité qui fonde notre République » , Nicolas Sarkozy a quitté le jardin du Luxembourg.
Son équipe peut être satisfaite. Elle a réussi, avec le CPMHE (1) et le ministère de l'Outre-mer, le plus beau 10 mai depuis 2006.
(1) Comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage
- Taubira : « Particulièrement émue »
« Je suis particulièrement émue parce que j'ai l'impression qu'on y arrive enfin. En entendant le discours du président, je pense que les malentendus sont enfin levés.
Pour moi, c'est vrai que ça me renvoie à la souffrance du débat parlementaire, puisque ça a été deux années et demie très difficiles...
Mais voilà, ce discours... avec des nuances, bien sûr, puisque lorsqu'il parle de l'âme d'esclave, non! Il y avait un état d'esclave, pas une âme... Mais c'est la seule nuance que je ferai sur ce discours qui a levé des tas de malentendus.
J'ai entendu des tas de choses infâmes pendant des années. Donc voilà, c'est la source de mon émotion. »
- Verbatim du président de la République
« Ils furent des millions, ils furent enchaînés, ils furent déportés d'un continent à l'autre, ils furent battus, ils furent asservis. Cela dura des siècles... On leur prit tout [...] On leur retira le nom d'homme. On en fit du bétail et leurs enfants aussi. On prit la peine d'édicter un code noir... [...] Cela dura des siècles... [...] Et pendant tous ces siècles, un long cri de douleur traversa l'Atlantique... [...] Ce cri était celui dont parlait Césaire : « Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes... » [...] Ce cri qui hantera pour les siècles des siècles tous les descendants d'esclave, ce cri qui continuera de résonner pour les siècles des siècles dans toute l'Afrique noire, ce cri s'adresse à toute l'humanité parce que la traite et l'esclavage furent les premiers crimes contre l'humanité. Cet esclavage fut pire encore que celui de l'Antiquité, car il ne trouva pas seulement sa justification dans l'intérêt économique, dans l'appât du gain. Il la trouva aussi et même d'abord dans le racisme. Ce qui rend la traite et l'esclavage comparables à l'entreprise d'extermination totalitaire, c'est qu'ils ont trouvé leur justification intellectuelle et morale dans l'idée de race inférieure. Ce n'est pas par hasard si l'esclavage est réapparu brutalement en plein XXe siècle dans les camps de concentration. [...] Où a conduit ce préjugé ? A donner une valeur marchande à ce qui ne doit pas en avoir. La vie humaine n'a pas de prix, elle a une valeur infinie. [...] Et c'était la conviction de l'Occident qui croyait à sa supériorité, qui croyait que sa civilisation était la seule. [...] Ce préjugé de supériorité qui ne fut pas seulement un préjugé culturel mais qui fut aussi un préjugé racial, a été la grande faute de l'Occident. Il a été la cause d'une blessure profonde, ineffaçable. Cette faute est inexpiable, irréparable. Cela dura des siècles.
[...] Vint la Révolution française. Elle mit dans la pensée des esclaves l'idée de liberté. Il y eut des révoltes, des répressions. Mais les esclaves qui s'étaient libérés par les armes avaient définitivement perdu leur âme d'esclave. C'est dans ce moment décisif qu'à Saint-Domingue parut Toussaint Louverture. Avec des esclaves, il forgea une armée. Avec cette armée, il fit un Etat. Chateaubriand l'appela « le Napoléon noir » . Lamartine disait : « Cet homme est une Nation. » [...] Il mourut au fond d'un cachot. [...]
En 1794, il y eut l'abbé Grégoire. En 1848, il y eut Schoelcher. [...] L'abolition commençait l'émancipation. Elle ne l'achevait pas. En théorie, l'égalité des droits fut solennellement reconnue. En pratique, la route vers l'égalité réelle était encore longue. En fait d'égalité, ce fut davantage celle des devoirs que celle des droits. [...] Oui, l'égalité des devoirs et des sacrifices! Mais reconnaissons-le, l'égalité des droits se fit attendre, car le système colonial perpétuait l'injustice. Certes, la République prit en charge les meilleurs élèves. [...] Certes, il y eut Félix Eboué. Il y eut Monnerville. Il y eut Césaire et quelques autres. Mais tant d'autres continuèrent à porter sur leurs épaules une fatalité venue du fond des âges. [...]
La départementalisation était la promesse de l'égalité des droits économiques et sociaux. [...] Cette promesse tarda à être tenue. Ce fut encore une souffrance. [...] Les descendants d'esclaves n'ont jamais demandé des excuses, ils ont demandé, ils demandent encore qu'on reconnaisse leurs blessures. Ils n'ont pas demandé de réparation. Ils ont demandé de la compréhension et le respect de leur identité meurtrie. Ils n'ont pas demandé de droits particuliers [...], ils ont simplement demandé la liberté, l'égalité et la fraternité pleines et entières. Ils ont demandé à ce que nous donnions à ces mots tout leur sens. [...] Pas plus que la mémoire humaine ne doit oublier la Shoah, elle ne doit oublier l'esclavage, parce que l'une et l'autre expriment une leçon universelle. La plainte lugubre que le souvenir du sang, de la torture et des crimes fait jaillir des prisons de Gorée et des camps de la mort, dit à chaque conscience humaine qu'elle se détruit elle-même lorsqu'elle consent à ce que les hommes deviennent des animaux domestiques ou des marchandises, lorsqu'elle accepte que des hommes soient exploités jusqu'à l'humiliation, jusqu'à la perte de leur dignité, jusqu'à leur aliénation totale. Nous n'en avons pas fini avec cette leçon. L'émancipation, jamais accomplie, toujours menacée reste le grand problème de l'humanité et l'idéal inachevé de notre République. [...] Comment pardonner ce qui est impardonnable ? Il ne faut pas pardonner. Il ne faut pas oublier. Pour rester éveillé, vigilant, attentif, la conscience en alerte. Car si nous ne sommes pas responsables de nos aïeux, nous ne pouvons pas nous exonérer de la responsabilité de celles que nous pourrions commettre en invoquant la terrible excuse des lâches : « Nous ne savions pas. » Car c'est à nous de savoir, à nous d'agir. Toussaint et Schoelcher firent ce qu'ils avaient à faire. Les Justes firent ce qu'ils avaient à faire. Permettez-moi de finir sur cette question qui devrait sans cesse tourmenter notre âme : Et nous ? »